Au Koweït, les incendies à répétition du plus grand cimetière de pneus du monde

À gauche, la capture d'écran d'une vidéo impressionnante d’un énorme incendie de pneus ayant massivement circulé sur Twitter le 29 juillet. L’incendie est survenu le 29 avril au "cimetière de pneus" du district de Jahra près de Koweït City. À droite, vue aérienne des 60 millions de pneus destinés à être enterrés dans le dépotoir.
À gauche, la capture d'écran d'une vidéo impressionnante d’un énorme incendie de pneus ayant massivement circulé sur Twitter le 29 juillet. L’incendie est survenu le 29 avril au "cimetière de pneus" du district de Jahra près de Koweït City. À droite, vue aérienne des 60 millions de pneus destinés à être enterrés dans le dépotoir. © Photo Abdallah Al Benayan

Fin juillet, des images impressionnantes de pneus incendiés dans un terrain vague ont massivement circulé sur les réseaux sociaux. La décharge, située à une dizaine de kilomètres de la capitale koweïtienne, est le plus grand cimetière de pneus au monde, avec plus de cinquante millions de pneus enterrés dans cette zone désertique. La vidéo virale avait été tournée en avril mais révèle un problème écologique majeur dans ce petit pays du Golfe.

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Des images satellite montrent l’étendue de la fumée dégagée par l’incendie de la décharge du Salmi, baptisée "cimetière de pneus", dans le district de Jahra au KoweÏt. Cette vidéo d'un peu plus d'une minute, publiée sans contexte le 29 juillet, a récolté plus de 3 millions de vues sur Twitter. On y voit un impressionnant nuage de fumée noire se dégager d’une étendue de pneus à perte de vue.

Où et quand a été filmée cette vidéo ?

En vérifiant l’origine de la vidéo à l’aide de l’outil InVid WeVerify (regarder ici comment faire), on trouve des occurrences plus anciennes de l’extrait sur Twitter, datant du 29 et du 30 avril 2021. Notamment des captures d’écran de la vidéo dans ce tweet d’un membre du Conseil municipal du Koweït, Ahmad Al Hadian.

Dans ce tweet du 30 avril 2021, Ahmad Al Hadian dénonce la négligence de la municipalité de Jahra, censée superviser le transport et la manipulation des pneus de la décharge de Salmi.

Selon la presse koweïtienne, un incendie est survenu le 29 avril dans le cimetière de pneus de Jahra. Les pompiers, qui ont réussi à éteindre les flammes au bout de sept heures, affirment qu’il s’agit d’un acte criminel, qui n'a pas fait de victimes. Aucune information n’a été divulguée quant à la suite de l’enquête concernant le perpétrateur.

Cette vidéo publiée par les pompiers du Koweït le 30 avril 2021 montre l’étendue de l’incendie survenu la veille au dépotoir du Salmi.

 

Pourquoi ce petit pays a autant de pneus usés ?

La vidéo virale est donc ancienne. Mais les incendies sont récurrents dans cette déchetterie du Koweït d’une superficie de 3 km², considérée comme le plus grand cimetière de pneus au monde. Selon l’Autorité publique de l’environnement, le dépotoir abriterait environ 60 millions de pneus usés, destinés à être enterrés dans des fosses géantes que l’on peut voir dans ces images satellite.

Capture d’écran de Google Earth montrant la fumée qui se dégage du terrain de la déchetterie du Salmi. On peut également voir les fosses destinées à abriter les pneus. Les incendies sont fréquents sur le site.
Capture d’écran de Google Earth montrant la fumée qui se dégage du terrain de la déchetterie du Salmi. On peut également voir les fosses destinées à abriter les pneus. Les incendies sont fréquents sur le site. © Google Earth

Dans les années 1980 et 1990, le pays a importé 259 millions de pneus usés par an, en provenance des États-Unis et de l’Europe, jusqu’à l'interdiction de ces importations, en 2001.

Image aérienne des fosses qui accueilleront les pneus usés du cimetière.

L’incendie du 29 avril n’est pas le premier en date à la décharge du Salmi. En 2021, les autorités ont enregistré deux autres incendies dans la même déchetterie : le 13 février et le 30 mars. Les trois incendies seraient d’origine criminelle selon les enquêtes préliminaires, qui ont révélé avoir trouvé des traces de liquide de combustion sur le site. En 2012, un dépotoir de pneus situé à Arhayyah, à 8 km de Jahra, avait été ravagé par un incendie qui a duré trois jours. Il a été relocalisé ensuite à la décharge du Salmi, avant de fermer définitivement en 2016.

Ces dépotoirs communément appelés "sites d’enfouissement" abritent des milliers de tonnes de caoutchouc exposées au soleil brûlant et dégagent par conséquent des gaz extrêmement nocifs pour l’environnement et comportant des éléments cancérigènes. Notamment les dioxines qui entrent dans la composition des pneus et qui se dégagent lors de la combustion du caoutchouc synthétique, même à faible température.

C’est ce qu’explique Fatma Al Zalzalah, jeune ingénieure koweïtienne de 24 ans, qui a lancé une initiative écologique appelée "Eco star" en 2019 afin d’aider à recycler de manière efficace les déchets.

"Ce feu libère du noir de carbone, un tueur invisible"

Brûler des pneus libère du noir de carbone [forme de carbone essentiellement produite par l’industrie pétrochimique, considérée comme un important polluant de l’air, NDLR] dont il est difficile de se débarrasser au niveau de l’atmosphère terrestre. Tous ces incendies survenus à la déchetterie de Salmi sont intentionnels. Les enquêtes n’ont pas abouti, mais pour moi cela révèle l’irresponsabilité et la négligence des responsables de ces déchetteries. Toute la région subit les effets nocifs de ce gaz. C’est un tueur invisible.

Le Koweït ne recycle qu’une petite partie des pneus usés [35 % du contenu de ce cimetière n’est pas exploitable pour le recyclage selon l’Autorité publique de l’industrie, NDLR], donc la politique nationale s’est dirigée vers l’export de ces pneus.

Le recyclage au Koweït ne se fait pas correctement selon les normes internationales. Il y a des structures chargées de recycler le papier et le plastique entre autres, des entreprises qui ramassent les déchets mais ne les recyclent pas pour autant. 90 % des déchets du pays sont enterrés dans des zones relativement isolées certes, mais les images prises en cachette dans les "sites d’enfouissement" dans le désert – car c’est interdit de filmer ou prendre des photos à l’intérieur des décharges – prouvent que la gestion des déchets enfreint le code professionnel.

Malgré ces précautions, il existe des sites d’enfouissement dans des zones résidentielles, comme les dépotoirs des districts voisins d’Al Quarin, Al Addan ou Al Qosour (à 27 km au sud de Koweït city) qui sont de grands districts résidentiels. Ces zones ont mis des années à réhabiliter les déchetteries à cause des dommages profonds laissés par les gaz de l’incinération.

Par exemple, le district d'Ali Sabah Salem (à 56 km au sud de Koweït city) se trouve à proximité d’usines et de déchetteries à pneus [à seulement 2 km de la déchetterie du port Abdallah, NDLR] et subit donc tous les dégâts environnementaux liés à la pollution. Les habitants se sont plaints de cette pollution, mais il n’y a pas eu d’évolution sur ce front.

C’est ce qui accentue la prolifération des dépotoirs au Koweït, nous comptons aujourd’hui 18 décharges, un nombre élevé vu la superficie du pays [17  818 km², soit 2,7 % de la superficie de la France, NDLR]. D’un autre côté, la municipalité prévoit d’ouvrir plus de dépotoirs ou des sites d’enfouissement. Une décision très peu écoresponsable.

Un citoyen alerte en janvier 2021 l'Autorité de l'environnement du Koweït sur la vétusté du dépotoir du Salmi et l’irrégularité du stockage des pneus.

"Les projets écologiques restent sur le papier"

Lorsque j’ai lancé l’initiative de recyclage il y a deux ans, j’ai constaté que la population koweïtienne était prête à changer ses habitudes et adopter une démarche plus écologique, mais il y a très peu de projets gouvernementaux autour de l’environnement. Il faut absolument que l’État révise ses priorités.

Il pourrait mettre en place par exemple un centre de tri qui peut assurer un traitement des déchets dans les normes avant de les recycler dans les usines.

Nous avons besoin d’une stratégie à long terme, et pas de recourir aux sites d’enfouissement comme solution rapide. Certains projets gouvernementaux appuient cette démarche mais restent sur le papier et ne se réalisent pas. Il faut donc appliquer ces stratégies, et vite.

En mars, la municipalité de Koweït a révélé que les décharges de la capitale recueillaient quotidiennement 7 000 tonnes de déchets. La municipalité prévoit d’exporter 5 millions de ces pneus d’ici la fin de l’année, mais assure que "des efforts sont faits pour transporter les pneus, mais les moyens de la municipalité sont minimes face au grand nombre de pneus et de déchets".