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Des voitures électriques abandonnées photographiées en France ? Attention intox !

Dans des publications en français et en anglais, cette photo de voitures électriques stockées en pleine nature est partagée sans contexte, ou en évoquant les voitures “Autolib’” déployées en Ile-de-France jusqu’en 2018. La photo a en réalité été prise en périphérie de la ville de Hangzhou, en Chine.
Dans des publications en français et en anglais, cette photo de voitures électriques stockées en pleine nature est partagée sans contexte, ou en évoquant les voitures “Autolib’” déployées en Ile-de-France jusqu’en 2018. La photo a en réalité été prise en périphérie de la ville de Hangzhou, en Chine. © Observateurs

Ce ne sont pas des véhicules Autolib’ de la ville de Paris, ni d’autres voitures électriques abandonnées en France : la photo de cette décharge de véhicules, partagée sans contexte des dizaines de milliers de fois depuis le 6 juillet, a été en réalité prise dans la banlieue de la ville de Hangzhou, en Chine.

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Plusieurs centaines de petites voitures blanches, stationnées de manière désordonnée, s’étendent dans un champ où la végétation commence à reprendre ses droits. Cette photo, partagée jusqu’à quinze mille fois sur Facebook dans cette publication (mais aussi sur Twitter, comme ici), est accompagnée d’un message sarcastique : “Finalement, c'est vrai que les voitures électriques sont écologiques… regardez, elles poussent en plein champ !” (sic).

Capture d’écran de la publication Facebook partagée plus de quinze mille fois, dont le lien est disponible en cliquant sur l’image.
Capture d’écran de la publication Facebook partagée plus de quinze mille fois, dont le lien est disponible en cliquant sur l’image. © Observateurs

Peu de contexte accompagne ces publications, qui semblent vouloir souligner l’ironie d’une décharge pleine de véhicules électriques, censés pourtant assurer une meilleure défense de l’écologie. Selon plusieurs internautes, la photo aurait été prise en France et montrerait des “Autolib’” hors de service, ces véhicules électriques du réseau de partage implanté en Île-de-France et mis à l’arrêt en 2018.

C’est ce qu’indiquent plusieurs commentaires sur Facebook : “C est a Romorantin, c était les voitures Autolib de la ville de Paris, des voitures du groupe Bolloré le pote a Anne Hidalgo” (sic), “Allez à Romorantin il y a une casse avec toutes les voitures Bolloré de la mairie de Paris” (sic). Partagé plus de 4 600 fois, le tweet suivant, en anglais, vise aussi “les voitures électriques appartenant à la mairie de Paris”.

Capture d’écran du tweet visant les voitures électriques de la ville de Paris, partagé plus de cinq mille fois, visible en cliquant sur l'image.
Capture d’écran du tweet visant les voitures électriques de la ville de Paris, partagé plus de cinq mille fois, visible en cliquant sur l'image. © Observateurs

Des véhicules électriques Autolib’ sont bien stockés sur un terrain vague dans la ville de Romorantin-Lanthenay, dans le Loir-et-Cher. Comme le montrait ce précédent article publié sur notre site, les photos de ces milliers de voitures stationnées à Romorantin avaient d’ailleurs déjà circulé sur Facebook aux États-Unis. Mais le paysage, le lieu, les voitures, ne sont pas les mêmes dans ces images de Romorantin, et sur la photo partagée depuis le 6 juillet.

Un cimetière de voitures découvert en mai 2021, en Chine, par un passionné d’Urbex

Plusieurs indices nous permettent d’avoir une idée de la localisation de cette photo. D’abord, les plaques d’immatriculation sont bleues, comme les plaques chinoises – ce que souligne ce tweet, en réponse à un message visant la ville de Paris.

Capture d’écran des images partagées dans le tweet de @EdgeofEurope, comparant les plaques d’immatriculation visibles sur l’image virale, et des plaques d’immatriculation chinoises.
Capture d’écran des images partagées dans le tweet de @EdgeofEurope, comparant les plaques d’immatriculation visibles sur l’image virale, et des plaques d’immatriculation chinoises. © Observateurs

De plus, de nombreux commentaires précisent que les voitures ne se trouvent pas en France, mais en Chine. Certains indiquent même que ce sont des voitures de la marque Kandi, et qu’elles sont stockées dans la banlieue de la ville de Hangzhou.

Une recherche Google par mots-clés, en anglais, permet de retrouver plusieurs articles parlant d’un modèle de voiture électrique de la marque Kandi utilisé à Hangzhou, comme dans cet article de Green Car Reports publié en 2014, ou dans celui-ci du Global Times China. La grande majorité des voitures de la photo virale ont les mêmes bandes vertes, et le même logo sur la portière, en chinois.

A gauche, l’image devenue virale ; en haut à droite, capture d’écran de l’image d’illustration de l’article du Global Times China ; en bas à droite, capture d’écran de l’image d’illustration de l’article de Green Car Reports.
A gauche, l’image devenue virale ; en haut à droite, capture d’écran de l’image d’illustration de l’article du Global Times China ; en bas à droite, capture d’écran de l’image d’illustration de l’article de Green Car Reports. © Observateurs

Cette image a en réalité été diffusée en premier sur Instagram par @gregabandoned, un photographe anglo-polonais et explorateur de lieux abandonnés dits d’Urbex, dont on peut voir le copyright en bas à droite de la photo sur l’une des voitures.

Contacté, le passionné d’Urbex nous a confirmé que cette photo ne se situe pas en France ou à Paris mais bien en Chine, et qu’elle a été prise le 3 mai 2021 dans le cadre de son projet de livre “Abandoned China”, sur lequel il travaille depuis plus de 6 mois :

“On m’a dit “va voir peut-être cette région”, et j’ai trouvé beaucoup d’images satellites sur les navigateurs chinois. Je suis juste allé d'un endroit à un autre pendant deux jours et j'ai finalement trouvé ce cimetière. Ce sont toutes des voitures électriques. La partie visible sur la photo, ça ressemble à un cimetière, mais si vous allez de plus en plus loin, il y a des milliers et des milliers de voitures mieux garées dans une partie “parking”. Celles-ci, du côté du cimetière, ne sont que des voitures laissées dans des conditions terribles. Ça me rend fou tout ce gâchis humain, et tout ça ne sera jamais utilisé, d’aucune manière que ce soit. C’est vraiment difficile de comprendre qu’on est capable de laisser tout cela à cet endroit.”

On peut retrouver sur son profil Instagram, dans les “stories” à la une, plusieurs vidéos de sa découverte du lieu. Ce n’est pas le premier cimetière de véhicules électriques qu’il photographie en Chine, comme on peut le voir dans ce post Instagram montrant un autre modèle de voiture. Il a cependant refusé de nous communiquer l’endroit exact où ces photos avaient été prises. 

Les restes de la faillite de Microcity, projet de partage de voitures électriques à Hangzhou

Des recherches en anglais et en chinois permettent de retrouver ce “cimetière” de voitures électriques et son histoire. 

Comme rapporté par un article du India Times datant du 26 mars 2019 et dans cet article du South China Morning Post, ainsi que dans plusieurs articles en chinois comme celui-ci, ces voitures appartiennent à l’entreprise de partage de voitures électriques Microcity. À partir de 2013, le groupe avait déployé plusieurs milliers de véhicules Kandi à Hangzhou, ville située dans la province du Zhejiang, à l’est de la Chine. L’offre excédant largement la demande, l’entreprise a fait faillite en 2019, et une partie des véhicules non utilisés ont été stockés sur un terrain vague le long de la rivière Qiantang, en périphérie de Hangzhou.

Dans cet article de Shanghaiist intitulé “LOOK: Hundreds of electric cars rust away at 'shared car graveyard' in Hangzhou”, on peut retrouver plusieurs photos des voitures, dont une où sont reconnaissables les mêmes maisons figurant sur la photo virale partagée sans contexte en français et en anglais. La zone est aussi identifiable dans ce reportage vidéo, diffusé le 24 mars 2019 sur le réseau social chinois Weibo. 

Capture d’écran du reportage vidéo partagé le 24 mars 2019 sur le réseau social chinois Weibo. 
“Les photographes ont découvert qu'il y avait trois parkings pour voitures électriques partagées le long de la rivière Qiantang. On estime qu'il y a plus de 5 000 véhicules au total.”
Capture d’écran du reportage vidéo partagé le 24 mars 2019 sur le réseau social chinois Weibo. “Les photographes ont découvert qu'il y avait trois parkings pour voitures électriques partagées le long de la rivière Qiantang. On estime qu'il y a plus de 5 000 véhicules au total.” © Observateurs

Les images satellites du terrain accueillant ce “cimetière” des voitures (localisation exacte retrouvable sur ce lien Google Maps) permettent de voir qu’il est d’ailleurs vide en octobre 2018, puis rempli de milliers de voitures en avril 2019, et finalement plein en juillet 2020, ce qui correspond à la faillite de l’entreprise Microcity et au stockage progressif de leurs véhicules. 

Montage de trois captures d’écran d’images satellites fournies par Google Earth Pro datant, de gauche à droite, du 23 octobre 2018, du 13 avril 2019 et du 2 juillet 2020. Périphérie de Hangzhou, Chine.
Montage de trois captures d’écran d’images satellites fournies par Google Earth Pro datant, de gauche à droite, du 23 octobre 2018, du 13 avril 2019 et du 2 juillet 2020. Périphérie de Hangzhou, Chine. © Observateurs

Des images qui documentent la réalité des cimetières électriques en Chine

Selon @gregabandoned, ces cimetières de voitures, et même de vélos électriques, ne sont pas rares en Chine.

Dans le passé, des images montrant plusieurs milliers de vélos électriques stockés en plein air dans des “cimetières” similaires en Chine avaient déjà fait sensation, comme rapporté dans cet article de Bloomberg en septembre 2020, dans ces images aériennes du South China Morning Post, ou dans cette compilation de photos publiée par The Atlantic en mars 2018.

Comme pour les véhicules électriques de l’entreprise Microcity à Hangzhou, la croissance des projets de partage de vélos électriques il y a cinq ans a poussé les entreprises à investir massivement dans ce secteur. Face à un nombre de vélos excédant largement la demande, et à la faillite de plusieurs entreprises, les vélos électriques ont été enlevés. Ils sont depuis stockés dans des piles en plein air, en l’attente d’une solution.

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