Chine : un livreur arrêté après avoir dénoncé l’exploitation de ses collègues

Un livreur de Pékin et activiste a été arrêté après avoir diffusé des vidéos dénonçant les conditions de travail imposées par les principales applications chinoises de livraison de nourriture.
Un livreur de Pékin et activiste a été arrêté après avoir diffusé des vidéos dénonçant les conditions de travail imposées par les principales applications chinoises de livraison de nourriture. © Bilibili

Le 25 février, Xiong Yan, un livreur de Pékin et activiste, a été arrêté après avoir diffusé des vidéos dénonçant les conditions de travail imposées par les principales applications chinoises de livraison de nourriture. Le secteur est très critiqué pour ses normes de productivité dangereuses. Début mars, les livreurs de l'une de ces applications se sont mis en grève dans la ville de Shenzhen pour protester contre les baisses de salaires.

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Il travaillait pour l'entreprise chinoise de livraison de repas à domicile Ele.me, aux côtés de 3 millions d’autres livreurs chinois depuis 2018. Mais en ligne, Xiong Yan est devenu le porte-parole de ses collègues au sein d’un syndicat non officiel baptisé "Les chevaliers de la livraison". Créé en 2019, celui-ci compte plus de 10 000 livreurs dans différents groupes sur l’application WeChat, et expose en ligne les pratiques du secteur de la livraison.

Dans cette vidéo publiée sur l’application chinoise Douyin du 10 janvier, Xiong Yan dénonce le montant peu élevé de l'assurance accident reversée aux proches d’Han Yewei, un livreur d'Ele.me décédé subitement lors d'un trajet en décembre dernier.

Le 10 janvier, Xiong Yan a publié sur l’application Douyin, équivalente chinoise de TikTok, une vidéo au sujet d’un livreur de 43 ans, Han Yewei, qui est tombé et mort subitement lors d’une livraison en décembre dernier. En examinant l’assurance d’Ele.me, sa veuve a découvert que son défunt mari était facturé trois yuans (0,39 euros) par jour pour ce qu’il supposait être une prime d’assurance accident. En réalité, seul un des trois yuans était destiné à une assurance accident. Après le décès de Han Yewei, sa famille n’a ainsi eu le droit qu’à 30 000 yuans (3 874 euros) de paiement d'assurance. Sur les réseaux sociaux, plusieurs internautes ont condamné cette politique incorrecte, poussant Ele.me à augmenter le versement d’assurance-décès.

"Capitalistes suceurs de sang"

 

Le 17 février, environ une semaine avant son arrestation, Xiong Yan a publié une autre vidéo dans laquelle il dénonçait le programme trompeur de "bonus vacances du Nouvel An" proposé par Ele.me à ses livreurs. Dans la vidéo, visionnée 553 000 fois sur la plateforme vidéo chinoise Bilibili, il interroge un groupe de livreurs de Pékin qui ont choisi de ne pas rentrer chez eux pour la Fête du printemps en raison du programme "bonus vacances" de la plateforme. Cette dernière leur promettait des récompenses de plus de 8 000 yuans (1 033 euros) s'ils respectaient certains quotas de livraison.

Une vidéo publiée le 17 février par Xiong Yan dévoile le programme trompeur de "bonus vacances du Nouvel An" d'Ele.me pour convaincre les livreurs de continuer à travailler pendant la Fête du printemps.

Cependant, les livreurs se sont plaints du fait que les quotas étaient rapidement devenus inatteignables, avec un volume de 380 commandes par semaine, ce qui revenait à travailler… plus de 18 heures par jour. Un rythme effréné qui rendait impossible l’obtention du "bonus vacances" pour lequel ils avaient renoncé aux festivités du Nouvel An.

Là encore, la mobilisation en ligne a été suivie d’une réponse le 19 février de l'application Ele.me, qui a publié des excuses sur son compte Weibo. L’entreprise a déclaré qu’elle compenserait "les écarts dans les quotas" en proposant d’autres opportunités aux livreurs. Elle a également assuré que les travailleurs recevraient des bonus même s’ils ne respectaient pas tous les quotas.

Cette déclaration a toutefois suscité la colère des internautes chinois, qui ont qualifié les responsables de l’entreprise de "capitalistes suceurs de sang".

Mais le 25 février, Xiong Yan et plusieurs de ses amis étaient arrêtés à Pékin, pour des raisons encore inconnues. lls n’ont plus donné de nouvelles selon Radio Free Asia, une station basée aux États-Unis. Selon les proches de Xiong Yan, son activisme et ses dénonciations visant les géants de la livraison de nourriture ont certainement inquiété les autorités.

Rémunération à la distance

Les revendications des livreurs n’ont pas faibli pour autant. Le 1er mars, une vidéo publiée sur Weibo montrait un groupe de livreurs de l’application Meituan à Shenzhen (sud-est de la Chine) en grève devant un centre commercial. Ils manifestaient contre le changement de politique de paiement de l’application : celle-ci avait décidé de rémunérer les livreurs en fonction de la distance de livraison, réduisant ainsi leurs revenus.

À peu près au même moment, des internautes ont remarqué un retard important de livraison sur les applications comme Meituan et Ele.me à Pékin, alimentant les spéculations selon lesquelles les livreurs de la capitale étaient également en grève, malgré le démenti des deux entreprises, qui ont invoqué des problèmes administratifs.

Selon l'organisation de défense des droits des travailleurs China Labour Bulletin, les grèves de livreurs augmentent en Chine. De dix en 2017, elles sont passées à 45 en 2019 et étaient de 33 en 2020. 

Ces dernières années, plusieurs voix se sont élevées contre les entreprises de commerce en ligne et de livraison de nourriture en Chine en raison des longues heures de travail, de la pression et des conditions dangereuses imposées aux livreurs.

Un rapport publié en 2020 par Rénwù, un magazine d'État influent, indique que la profession de livreur est l’une des plus à risque en Chine, en raison d’une concurrence intense entre les applications de livraison et des algorithmes qui pénalisent les livreurs qui n’exécutent pas les commandes dans le temps imparti. Le 11 janvier, un livreur de la ville de Taizhou s'est immolé par le feu en raison de salaires impayés.