Balles réelles contre lance-pierres : un manifestant de 16 ans tué en Birmanie

Lors d’une manifestation anti-coup d’État à Mandalay le 20 février 2021, les forces de l’ordre ont tiré à balles réelles sur la foule.
Lors d’une manifestation anti-coup d’État à Mandalay le 20 février 2021, les forces de l’ordre ont tiré à balles réelles sur la foule. © Facebook

Une manifestation en soutien à des grévistes anti-coup d’État dans le chantier naval de Yadanarbon à Mandalay en Birmanie a été réprimée dans le sang le 20 février 2021. Les forces de l’ordre ont tiré à balles réelles sur la foule, faisant au moins deux morts, dont un adolescent de 16 ans. Après le décès d’une première manifestante le 19 février, les autorités accroissent la pression sur la population. Une journée de violences reconstituée en images amateurs.

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Dans des images visibles sur les réseaux sociaux postées le 20 février, des militants anti-coup d’État sont rassemblés devant le chantier naval de Yadanarbon à Mandalay. Certains portent des drapeaux, d’autres filment avec leur téléphone portable. On distingue un enfant au premier plan. Soudain, tous se mettent à courir. Dans une vidéo partagée sur Twitter, on voit la foule prendre la fuite sous une pluie de détonations :

Au début de la vidéo, on reconnaît le panneau bleu ciel situé à l’entrée du chantier naval sur Google Street View.

 

Les manifestants étaient venus soutenir les grévistes du chantier naval de la deuxième plus grande ville de Birmanie, qui ont rejoint le mouvement de désobéissance civile contre le coup d’Etat militaire perpétré le 1er février dernier. Le samedi 20 février au matin, les forces de sécurité avaient investi le dock pour tenter de forcer les grévistes à se remettre au travail.

Cette vidéo extraite d'un Facebook Live montre les manifestants rassemblés près d'un navire. À bord, la police négocie avec les grévistes.

 

À plusieurs reprises ce jour-là, les forces de l’ordre ont ouvert le feu sur la foule. De nombreuses vidéos retransmises en direct sur Facebook ou publiées a posteriori par des manifestants et des journalistes documentent ces violences, racontées par nos Observatrices sur place.

« Les militaires ont utilisé des balles en caoutchouc, des fusils à air comprimé et des armes à balles réelles. Nous, nous n’avions rien ! »

Une manifestante, contactée par la rédaction des Observateurs, était sur place. Elle raconte :

« Les militaires ont utilisé des balles en caoutchouc, des fusils à air comprimé et des armes à balles réelles. Nous, nous n’avions rien ! De nombreux manifestants ont été arrêtés, alors même que certains avaient été blessés par balles. Un homme de 37 ans a été abattu sous les yeux de mon père. Même l’ambulance qui essayait d’aider les blessés a été visée par des tirs. »

Un photographe de Reuters, qui a partagé la vidéo, l’a identifiée comme provenant d’un Facebook live filmé par une résidente du quartier.

 

>> À lire aussi : Birmanie : une vidéo documente l’utilisation de balles réelles sur les manifestants anti-coup d’État.

Un manifestant touché près d’un monastère

Après les premiers tirs, des manifestants ont retrouvé des douilles et des balles sur le sol, comme le montre cette vidéo filmée dans une cour près de Myo Patt Road, à côté d’un monastère :

La version complète de cette vidéo a été partagée sur Facebook le 20 février 2021.

 

Au même endroit, dans une vidéo extraite d’un Facebook live du média Voice of Myanmar, on peut voir un homme touché par les tirs. Des manifestants dissimulés derrière une camionnette échangeaient des projectiles au lance-pierre avec les forces de l’ordre, quand elles ont commencé à faire feu :

Dans une autre partie de ce Facebook Live, on reconnaît la disposition du principal bâtiment beige (33’57’’), de la maison grise (34’15’’) et de la pagode bouddhiste (34’20’’) que l’on peut voir sur les images satellite de Google Maps.

 

Un adolescent de 16 ans succombe aux tirs : "J’ai vu qu’il était étendu sur le sol, presque mort."

Le bilan provisoire est de deux morts : Thet Naing Win, un charpentier de 36 ans, et Wai Yan Tun, un adolescent de 16 ans qui travaillait au marché.

Une autre manifestante, contactée par la rédaction des Observateurs, était cachée près du marché de nuit lorsque l’adolescent a été abattu. Elle témoigne sous couvert d’anonymat :

« Lorsque les tirs ont commencé, mes amis se sont enfuis et nous sommes deux à être restées. Nous nous sommes cachées derrière une camionnette parce qu’il y avait d’autres personnes âgées et nous pensions que nous serions protégées. Puis j’ai entendu un coup de feu.

Un peu plus tard, il semblait que la police avait arrêté de tirer, et je suis sortie de ma cachette. J’ai vu qu’un garçon était étendu sur le sol, presque mort. C’était celui dont la photo a ensuite circulé sur les réseaux sociaux : Wai Yan Tun, 16 ans. Il avait reçu un tir dans la tête, son crâne était fracturé. Il y avait beaucoup de sang. C’était terrifiant. »

Un médecin urgentiste a confié à Myanmar Now que ce dernier avait été victime d’un tir avec "des munitions très puissantes". Il a été touché pendant la répression par les forces de l’ordre, comme le montre une vidéo publiée sur Twitter. Elle a été éditée par la rédaction des Observateurs pour ne pas montrer d'images pouvant choquer.

Des manifestants tentent de se cacher derrière des camionnettes pour éviter les tirs. L’un d’eux s’effondre : Wai Yan Tun, un adolescent de 16 ans.

 

La vidéo a été filmée près du marché de nuit de Mandalay. Sur le panorama ci-dessous, créé à partir de captures d’écran de la vidéo, on reconnaît l’image du marché de nuit de Mandalay sur Google Street View. La perspective est légèrement différente, mais on retrouve la forme du bâtiment et la disposition des poteaux électriques.

Au-dessus : Panorama réalisé en mettant côte à côte des captures d’écran de la vidéo. En-dessous : Capture d’écran de Google Street View.
Au-dessus : Panorama réalisé en mettant côte à côte des captures d’écran de la vidéo. En-dessous : Capture d’écran de Google Street View. © Twitter, Google Street View

Des photos et un dessin de l'adolescent décédé ont été partagés sur les réseaux sociaux pour lui rendre hommage:

Ces images ont été largement partagées sur les réseaux sociaux depuis le décès de Wai Yan Tun le 20 février.
Ces images ont été largement partagées sur les réseaux sociaux depuis le décès de Wai Yan Tun le 20 février. © Facebook

Au lendemain de la tragédie, des centaines de personnes ont rendu hommage aux deux victimes, ainsi qu’à Mya Thwate Thwate Khaing, la jeune femme de 20 ans décédée après avoir reçu une balle dans la tête le 9 février lors d’une manifestation à Naypyidaw.

Parmi les forces de l’ordre présentes pour encadrer la manifestation du 20 février, des membres de la division d’infanterie 33 ont été remarqués : on distingue leurs insignes rouges où figure le nombre "33" en alphabet birman sur des photos prises par les médias. Cette division est notamment connue pour avoir mené une campagne sanglante en 2017 contre les Rohingya, communauté musulmane réprimée en Birmanie.

La Birmanie est en proie à d’importantes manifestations depuis le coup d’État du 1er février, lorsque l’ancienne dirigeante birmane Aung San Suu Kyi a été arrêtée par la junte militaire. Malgré la violente répression de la manifestation du 20 février à Mandalay, des centaines de milliers de personnes sont descendues dans les rues du pays lors d’une journée de grève générale le lundi suivant.