Pakistan : une infirmière chrétienne frappée par ses collègues qui l'accusent de blasphème contre Mahomet

Capture d’écran d'une vidéo tournée le 28 janvier dans un hôpital de Karachi, où une infirmière chrétienne a été agressée par ses collègues l’accusant de blasphème
Capture d’écran d'une vidéo tournée le 28 janvier dans un hôpital de Karachi, où une infirmière chrétienne a été agressée par ses collègues l’accusant de blasphème © Twitter

Le 28 janvier dernier, Tabitha Nazir Gill, une infirimière chrétienne travaillant dans une maternieté de Karachi, a été frappée par des collègues qui l’accusaient d’avoir proféré des propos blasphématroires, dans un pays où l’islam est la religion d’État. Les images de l’agression ont été largement partagées, après que ses agresseurs ont convaincu la police de retenir contre elle l’accusation de blasphème, passible de la peine de mort. Un incident qui montre comment les lois anti-blasphème sont manipulées et incitent à la violence contre les minorités au Pakistan. 

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Vidéo postée sur Twitter le 29 janvier, au lendemain de l’incident : des employés de la maternité Sobhraj frappent Tabitha Nazir Gill, leur collègue infirmière. Une infirmière la giflant lui crie “pars d’ici” alors qu’une voix lui demande de présenter des excuses.

 

“Les personnels présents lui ont bondi dessus"

La rédaction des Observateurs de France 24 a pu s’entretenir avec “Francis” (pseudonyme), un chapelain qui connaît Nazir Gill et était présent à l'hôpital peu après l’altercation. 

“Tabitha a simplement dit à une patiente qu’elle prierait pour elle, alors qu’elle commençait son travail d’accouchement et que c’était son premier enfant. C’est comme ça que tout a commencé. Les personnels présents lui ont bondi dessus. Elle a fait de son mieux pour se sauver, allant de salle en salle, elle s’est enfermée, mais ses collègues sont passés par une baie vitrée pour ouvrir la porte. Ils l’ont frappée, et l’ont traînée du troisième au premier étage dans les escaliers” 

In pursuit of Nazir Gill, a mob at Sobhraj Maternity Hospital supports a man hanging from a window in order to unlock a door in the hospital. This video was circulating on social media in the days after the event.
In pursuit of Nazir Gill, a mob at Sobhraj Maternity Hospital supports a man hanging from a window in order to unlock a door in the hospital. This video was circulating on social media in the days after the event. © Observers France 24

Le groupe des agresseurs de Nazir Gill soutient un homme qui passe par une baie vitrée pour ouvrir la porte de la salle où s’est réfugiée l’infirmière. Vidéo qui circulait sur les réseaux sociaux après dans les jours suivant l’incident.

Surrounded by her attackers, at least two of whom are wearing burqas, Nazir Gill responds to her accusers by saying that she is Christian and that she has not spoken against Islam. This video was circulating on social media in the days after the event.
Surrounded by her attackers, at least two of whom are wearing burqas, Nazir Gill responds to her accusers by saying that she is Christian and that she has not spoken against Islam. This video was circulating on social media in the days after the event. © Observers France 24

Encerclée par ses agresseurs, Nazir Gil assure qu’elle est chrétienne et n’a rien dit contre l’islam. Vidéo qui circulait sur les réseaux sociaux dans les jours suivant l’incident.

Ses collègues accusent Nazir Gill de blasphème, et la presse d’écrire des excuses pour avoir “proclamé sa foi” en disant à une patiente qu’elle prierait pour elle et demanderait à Jésus Christ de la soigner. Face caméra, l'infirmière assure qu’elle n’a “rien dit” et que c’est “leur plan”. Vidéo qui circulait sur les réseaux sociaux dans les jours suivant l’incident. 

Selon Francis, l’incident fait suite à des mois de tensions entre l’infirmière et ses collègues musulmans, qui lui demandaient de démissionner. Pour lui, les tensions sont liées à la foi de l'infirmière, qui disait à ses patients qu’elle prierait pour eux. Hors de son activité professionnelle, elle est aussi chanteuse de gospel. 

L'hôpital n’est pas isolé, il est au milieu d’un quartier, donc quand elle a crié, beaucoup de monde s’est rassemblé dans la rue. Certains ont appelé la police à l’aide, et elle a été secourue. Au commissariat, aucun blasphème n’a été établi, donc elle a été renvoyée chez elle. 

Mais le lendemain, des employés de l'hôpital et des religieux sont allés au commissariat et ont affirmé qu’elle avait proféré des propos à l'encontre du prophète Mahomet, et ont convaincu les policiers d’ouvrir un dossier pour accusation de blasphème.

Selon le code pénal pakistanais, “quiconque qui par des mots, des représentations visibles, ou par toute insinuation profane le nom sacré du saint prophète Mahomet sera puni de mort”, ou sera susceptible de recevoir une amende. 

Dans aucune des vidéos qui circulent en ligne, Tabitha Nazir Gill ne fait mention du Mahomet. 

An image of the FIR report accusing Mrs. Nazir Gill of blasphemy under section 295-C. The report, filed by a student of midwifery at the Sobhraj Hospital, alleges that Mrs. Nazir Gill said that the Prophet Muhammed was “not a prophet” and that she told a patient with stomach pains that “if you call upon Jesus, you’ll get well”.
An image of the FIR report accusing Mrs. Nazir Gill of blasphemy under section 295-C. The report, filed by a student of midwifery at the Sobhraj Hospital, alleges that Mrs. Nazir Gill said that the Prophet Muhammed was “not a prophet” and that she told a patient with stomach pains that “if you call upon Jesus, you’ll get well”. © Observers

Le rapport accusant l'infirmière de blasphème, selon l’article 295-C. Le rapport estime que Tabitha Nazir Gil a dit que Mahomet “n’était pas un prophète”, et a dit à un patient souffrant de l'estomac : “si vous appelez Jésus, vous vous sentirez mieux” .

Selon Asad Jemal, avocat à Lahore, le contenu du rapport peut avoir été manipulé et le plaignant pourrait avoir modifié les faits, une pratique courante dans les affaires de blasphème. 

“Le blasphème est utilisé pour persécuter des gens et régler des rancunes” 

Car le cas de Tabitha Nazir Gill n’est pas isolé au Pakistan où les minorités religieuses sont régulièrement persécutées à l’appui des lois anti-blasphèmes. Héritées du colon britannique, ces lois ont été étendues dans les années 1980 par le gouvernement militaire du Général Zia-ul Haq, notamment avec des clauses criminalisant les remarques envers des personnages de la culture islamique, et le blasphème envers Mahomet. Ces offenses peuvent être punies de lourdes peines, allant jusqu’à la prison à vie et la peine de mort.

Les données statistiques qui permettraient d’avoir une information fiable sur le nombre de cas de blasphèmes au Pakistan sont limitées, estimait Amnesty international dans un rapport de 2016. Mais l’ONG cite la National Commission for Justice and Peace (NCJP) selon laquelle au moins 1335 personnes ont été accusées de blasphème au Pakistan entre 1987 et 2016.

Au moins 40 personnes reconnues coupable de blasphème sont actuellement condamnées à la prison à vie ou à la mort, selon la Commission des libertés religieuses internationales des États-Unis

Anneqa Maria, avocate au Pakistan qui défend les personnes accusées de blasphème, estime que la loi sur le blasphème est souvent utilisée à mauvais escient.  

Dans toute ma carrière, depuis 14 ans que je suis avocate en droit pénal, aucune des personnes que j’ai défendues parce qu’elles étaient accusées de blasphème n’avait en fait, commis de blasphème. Les gens utilisent cette notion essentiellement pour persécuter et régler des rancunes. Si vous aimez une fille et que son père refuse que vous l'épousiez , le blasphème est le meilleur outil pour se débarrasser de lui et de toute sa famille. Si vous avez envie d’acheter le bien de quelqu’un et qu’il ne souhaite pas vous le céder, vous pouvez faire pareil. La liste est interminable : on invoque le blasphème sur le lieu de travail, dans les conflits de jalousie envers le statut social d’un tel, etc. 

Car il faut savoir que le blasphème ne nécessite aucun effort pour être démontré. Il suffit de crier au blasphème, et tout le village, toute la ville va vous soutenir, et la personne sera exécutée sans aucune preuve. Ce fut le cas de Sahama et Shazad [un couple de chrétiens qui fut frappé et brûlé à mort par une foule dans la province du Punjab, après avoir été accusé d’avoir profané le Coran, NDLR]. On témoignera  même contre le blasphémateur devant les tribunes sans même jamais avoir été témoin de quoi que ce soit. Les gens sont prêts à tuer, brûler, lyncher un blasphémateur à n’importe quel prix”. 

 

Chrétiens et minorités particulièrement visés par les violences 

Le Pakistan est à 96 % musulman, et même si la majorité des personnes accusées de blasphème dans le pays sont musulmanes, les minorités chrétienne, hindou ou ahmadi (une secte de l’islam persécutée, déclarée “non musulmane” par le gouvernement) sont disproportionnellement victimes de ces lois. Bien qu’ils ne représentent que 3,8 % de la population, ces minorités comptent pour environ 50 % des cas de blasphème. Sur les 133 cas recensés de 1987 à 2016, 633 personnes visées étaient musulmanes, 494 ahmadis, 187 chrétiennes, et 21 hindous. 

Naveed Walter, président de l’ONG Human Rights Focus Pakistan estime,que les chrétiens sont particulièrement vulnérables aux violences :

 

“Quand un chrétien est victimisé, toute sa famille et toute sa communauté peuvent être attaquées aussi. Il y a des exemples par le passé de communautés entières attaquées comme à Gojra ou Joseph Colny [des attaques en 2009 et 2013, NDLR].  Il y a beaucoup d’exemples de violences contre les chrétiens, des conversions forcées, des mariages forcés pour des filles mineures, des messages haineux dans les programmes scolaires, des assassinats. 

 

Depuis les années 1980, 80 personnes ont été tuées, victimes de crimes individuels ou collectifs, selon Al Jazeera

 

 

“Il n’y a pas de réforme en vue dans un futur proche” 

Selon Anneqa Maria, ceux qui formulent de fausses accusations de blasphèmes, ou recourent à la violence contre de soi-disant blasphémateurs, sont rarement inquiétés. Quand des voix s’élèvent contre la mauvaise utilisation faite des lois anti-blasphèmes, elles se heurtent à la pression des groupes fondamentalistes. Le 3 février, le Sénat a rejeté une proposition de loi visant à protéger contre les violences motivées religieusement.  

Naveed Walter poursuit : 

Si quelqu’un veut faire entendre sa voix pour défendre les victimes, les fanatiques le traite lui-même de blasphémateur. Par exemple, l’ancien gouverneur du Punjiab Salman Taseer a été assassiné pour avoir aidé Asia Bibi [une chrétienne condamnée à mort en 2010 puis acquittée en 2018 lors d’un “jugement historique” NDLR].

Aujourd’hui, la religion est considérée comme supérieure à la loi, et la Constitution fait de l’islam la religion d’État. Et il n’y a pas de réforme en vue dans un futur proche, tant que les mentalités ne changeront pas. 

Certains ont cependant condamné l’agression de Tabitha Nazir Gill, dont l’un de ses collègues musulmans, dans une vidéo demandant aux gens d’arrêter de mentir et de séparer la religion du médical. 

Tabitha Nazir Gill et sa famille sont actuellement contraints de vivre cachés. Ils ont été conduits dans un lieu sûr par des responsables de la communauté chrétienne. Mais même si les charges de blasphème étaient levées, elle et sa famille resteront en danger, selon Anneqa Maria. 

Si vous êtes étiqueté comme blasphémateur, vous resterez en danger même si vous êtes acquitté. C'est pour ça que la plupart des gens quittent le pays, ou alors changent d'adresse régulièrement tout le reste de leur vie. Ceux qui ne le font pas finissent par être tués par les extrémistes”