Routes fermées, villes réinvesties : les habitants du Haut-Karabakh face aux nouvelles frontières

Fermeture de la route permettant d'accéder au Haut-Karabakh via le district de Kalbajar, après que ce dernier soit passé sous le contrôle de l'Azerbaïdjan le 25 novembre 2020.
Fermeture de la route permettant d'accéder au Haut-Karabakh via le district de Kalbajar, après que ce dernier soit passé sous le contrôle de l'Azerbaïdjan le 25 novembre 2020. © bagramyan26 sur Telegram

Après la signature de l'accord de fin des hostilités entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan le 9 novembre, les frontières sont en train de changer de jour en jour dans le Haut-Karabakh, ce qui entraîne des mouvements de population : des populations arméniennes des districts cédés à l'Azerbaïdjan doivent partir, tandis que les réfugiés qui avaient fui le conflit rentrent chez eux dans la partie arménienne.

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En vertu de l'accord de fin des hostilités signé entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan le 9 novembre sous l'égide de la Russie, Erevan doit rendre trois districts à Bakou : Agdam, Kalbajar et Latchine. Quatre autres districts au sud du Haut-Karabakh ont été repris militairement par l'Azerbaïdjan. Des forces russes de maintien de la paix sécurisent une autre partie du Haut-Karabakh restant sous influence arménienne. Le statut de cette région reste encore en suspens : elle ne fait pas partie de l'Arménie, mais n'est reconnue par aucun pays comme un État indépendant.

Alors que les nouvelles frontières du Haut-Karabakh changent de jour en jour avec la mise en place de l'accord, les habitants de la région sont en mouvement : les Arméniens des districts transférées à l'Azerbaïdjan les quittent, brûlant leurs maisons derrière eux, tandis que les habitants de la partie arménienne du Haut-Karabakh ayant fui la guerre vers l'Arménie reviennent s'installer chez eux.

Le 25 novembre 2020, le district de Kalbajar (nom azerbaïdjanais de ce district que les Arméniens nomment Karvachar) a été officiellement transféré par l'Arménie à l'Azerbaïdjan. Adjacent au Haut-Karabakh, il faisait administrativement partie de l'Azerbaïdjan, mais était contrôlé par les forces arméniennes depuis 1994.

Des photos montrant la fermeture de la route reliant Kalbajar à la ville de Sotk, en Arménie, ont été partagées sur les réseaux sociaux. Sur cet axe où les habitants arméniens pouvaient autrefois circuler librement, une porte marque désormais la frontière entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan : 

Désormais, la seule voie d'accès pour atteindre le Haut-Karabakh depuis l'Arménie est le couloir de Latchin, au sud-est du pays. Les forces russes de maintien de la paix sécurisent la route, comme le montre cette vidéo d'un point de contrôle russe filmé par un automobiliste :

"La plupart des réfugiés que je connais veulent rentrer dans le Haut-Karabakh"

Smbat Petrosyan, contacté par la rédaction des Observateurs, est guide touristique en Arménie et dans le Haut-Karabakh. Depuis deux mois, il s'occupe de réfugiés du Haut-Karabakh à Erevan, la capitale arménienne. Maintenant que la guerre est terminée, une grande partie des réfugiés s'apprête à rentrer dans la partie du Haut-Karabakh restée sous contrôle arménien :

La plupart des réfugiés que je connais veulent rentrer dans le Haut-Karabakh, environ 80 % je dirais. Le gouvernement a organisé des navettes pour les ramener à Stepanakert [capitale du Haut-Karabakh, NDLR]. Les bus sont escortés de Goris [dernière ville arménienne avant la frontière, NDLR] à Stepanakert par les forces russes de maintien de la paix. 

Parmi le flux qui se dirige vers Stepanakert, il y a ceux qui y vivaient et avaient fui, mais aussi les habitants des régions qui passent sous contrôle de l'Azerbaïdjan qui viennent s'installer dans la ville, ce qui cause un trop-plein : 

En dix jours, 13 000 personnes sont rentrées, sur les 90 000 réfugiés que compte l'Arménie actuellement. Le problème est que Stepanakert n'arrive pas à tous les loger ! La ville a donc demandé aux réfugiés de rester en Arménie encore quelques jours le temps pour la municipalité de s'organiser.

La journaliste Lika Zakaryan, basée à Stepanakert, a publié sur Twitter une photo de linge étendu entre les balcons de Stepanakert, capitale du Haut-Karabakh, témoignant du retour de ses habitants :

D'autres photos publiées par Lika Zakaryan sur Twitter montrent comment la capitale du Haut-Karabakh revient à la vie après six semaines de conflit.

 

"Un jour, la haine doit cesser"

Pendant ce temps, les régions voisines du Haut-Karabakh transférées à l'Azerbaïdjan se vident de leurs habitants arméniens. En voyant les détériorations du patrimoine arménien commises par les soldats azerbaïdjanais, ils ne s'imaginent pas rester chez eux, explique Smbat Petrosyan : 

Officiellement, l'Azerbaïdjan dit aux Arméniens qu'ils peuvent rester. Mais quand on voit ce que font les soldats azerbaïdjanais quand ils arrivent dans les régions anciennement arméniennes, avec les vidéos sur les réseaux sociaux qui montrent les détériorations d'églises, les humiliations infligées aux familles arméniennes qui s'enfuient… Comment imaginer rester vivre ici ?

Certains Arméniens ont brûlé leurs maisons après leur départ, pour ne pas les laisser aux Azerbaïdjanais, comme le montre cette vidéo publiée sur Telegram le 12 novembre.

Néanmoins, Smbat estime qu'il est primordial de ne pas laisser libre cours à la haine entre les deux peuples :

Plusieurs Arméniens ont même préféré brûler leurs maisons en partant plutôt que de les laisser aux Azerbaïdjanais. J'ai demandé à mes amis sur place de ne pas faire ça : si l'on cède à la haine, alors on va finir par faire exactement ce que nous reprochons aux Azerbaïdjanais aujourd'hui. 

À l'époque soviétique, nous arrivions pourtant à vivre côte à côte en harmonie : les frontières étaient ouvertes, il y avait des mariages entre des Arméniens et des Azerbaïdjanais. Un jour, la haine doit cesser. Il ne faut pas brûler les ponts aujourd'hui, sinon, nos enfants devront vivre avec les conséquences.

Six semaines de conflit ont fait plusieurs milliers de victimes dans le Haut-Karabakh. Dans les territoires transférés à l'Azerbaïdjan, des anciens habitants azerbaïdjanais reviennent aussi sur les ruines de leurs villages laissés à l'abandon par les Arméniens depuis 1994, comme l'ont constaté les reporters de France 24 à Fizouli.