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Cette vidéo ne montre pas des Brésiliens se révolter contre une arme météorologique américaine

La vidéo filmée au téléphone portable montre des Brésiliens qui détruisent le système électrique d’une ferme dans l’Etat de Bahia, et non des antennes du système “HAARP”, localisées en Alaska et associées à une théorie du complot née dans les années 90.
La vidéo filmée au téléphone portable montre des Brésiliens qui détruisent le système électrique d’une ferme dans l’Etat de Bahia, et non des antennes du système “HAARP”, localisées en Alaska et associées à une théorie du complot née dans les années 90. © Les Observateurs

Cette vidéo qui circule depuis début juillet sur plusieurs comptes complotistes prétend montrer des Brésiliens se révoltant contre les antennes d’une arme météorologique américaine, dénommée "Haarp". Ce sont en fait des installations électriques, détruites lors d’une révolte dans une ferme au Brésil, en novembre 2017.

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Dans cette vidéo de 26 secondes, on voit plusieurs individus se diriger dans la clameur générale vers des poteaux surmontés par trois barres horizontales. Poussée par l'un des assaillants, une rangée s'effondre en domino dans un nuage de poussière sur un sol en terre rougeâtre.

La scène, légèrement entrecoupée, semble filmée au téléphone, si on se fie au format vertical et à la qualité médiocre des images. Elle représenterait des Brésiliens en train de détruire des antennes "de type Haarp", à en croire ceux qui la relayent sur les réseaux ces derniers jours pour saluer la démarche des insurgés.

"Dans la forêt amazonienne brésilienne, les habitants détruisent des antennes Haarp", affirme notamment le compte Twitter Rifain nouvelle, le 1er juillet dernier, dans une publication qui cumule près de 900 retweets. Les jours suivants, la vidéo apparait dans plusieurs relais complotistes francophones et  internationaux : d'abord sur les canaux Telegram de QAnon France ou Le Grand Réveil, via les plateformes vidéos  Odyssée ou VK, puis circule plus largement sur Twitter, Facebook, Instagram ou encore TikTok. Toujours avec la mention d'antennes "de type Haarp". 

En faisant une recherche avec le mot-clé "Haarp" sur Twitter, on retrouve des dizaines d'occurrences de la séquence depuis le 1er juillet dernier. Sur le réseau, la vidéo est même relayée en anglais, japonais, turc, espagnol ou encore en mandarin.

Haarp : un classique des conspirationnistes

Les cinq lettres Haarp mentionnées par tous ces tweets renvoient en fait à un programme de recherche financé par l'armée américaine, à l'origine de nombreux fantasmes depuis sa création dans les années 1990. 

À l'aide de 180 antennes hautes fréquences déployées sur une quinzaine d'hectares à Gakona, en Alaska, le programme vise à étudier l'ionosphère, couche supérieure de l'atmosphère située entre 60 et 1 000 km de hauteur, comme l'explique le site du Haarp. Mais pour de nombreux complotistes, il s'agirait en fait d'une arme secrète des États-Unis, capable de créer des catastrophes naturelles. Ces 20 dernières années, on lui a par exemple imputé l'ouragan Katrina en 2005, le tsunami de Fukushima en 2011 ou encore les inondations de 2014 en Serbie. Le régime vénézuélien a même accusé Haarp d'avoir généré le tremblement de terre de 2010 à Haïti. 

Le programme Haarp n'intervient pourtant que sur une infime partie de l'ionosphère au-dessus du site de Gakona, dans des proportions incapables de transformer la météo, comme expliqué dans cet article du quotidien d'Alaska Anchorage Daily News : "Si nous le faisions 10 fois plus grand et essayions, nous ne pourrions toujours pas affecter la météo", détaille ainsi le directeur du centre de recherche lié au Haarp.

L'armée s'est par ailleurs retirée du projet en 2014, il est aujourd'hui géré par l'université de Fairbanks (Alaska). Le site, visible ici sur Google Maps, est accessible en voiture et même ouvert au public une fois par an. 

Mais pour les partisans de la théorie, les Américains cacheraient des centaines d'autres d'antennes autour du globe. Régulièrement, certains pensent même en repérer une, comme cet utilisateur Twitter français la semaine dernière.

Même confusion chez ceux qui prétendent voir une destruction d'antennes Haarp au Brésil : les pylônes détruits sur la vidéo ne ressemblent pas vraiment aux antennes hautes fréquences utilisées dans le cadre du programme Haarp, visibles ci-dessous. À commencer par leur différence de taille conséquente, qu'on peut constater en faisant un simple rapport d'échelle entre l'homme et le pylône à 0:10 sur la vidéo, et la taille de l'homme se tenant sous les antennes de l'observatoire sur l'image des antennes ci-dessous.

Champ d'antennes du HAARP, à Gakona, en Alaska, le 27 août 2016
Champ d'antennes du HAARP, à Gakona, en Alaska, le 27 août 2016 © Wikimedia Commons

Une vidéo détournée depuis bientôt quatre ans 

En faisant une recherche d'image inversée depuis la miniature de la vidéo, on constate que la séquence circule en fait depuis plusieurs années sur le web (voir ici comment procéder). On retrouve notamment une vidéo YouTube datée du 6 novembre 2017, partagée cette fois sous le titre "Ferme Igarashi dans l'ouest de Bahia, les résidents de Correntina font tomber les transformateurs électriques", en portugais. 

En rentrant le même titre sur le moteur de recherche Google, on retrouve alors plusieurs articles en brésilien datés du 2 novembre 2017, qui relatent un épisode de saccage dans deux fermes de l'État brésilien de Bahia. On y retrouve notamment plusieurs images des dégâts dans les photos partagées par le média Noticias Agricolas. Les pylônes détruits sont même visibles dans la vidéo à la fin de leur article. On peut également voir ce décor en cherchant l'adresse de la ferme mentionnée, Igarashi, sur Google Maps : les pylônes de la vidéo sont en partie visibles, sur cette photo d'août 2017 associée au lieu. 

En poursuivant les recherches sur l'épisode de révolte, on retrouve la vidéo de la destruction dans un sujet télévisé du média brésilien G1 du 6 novembre 2017. Quand elle apparait à la 24e seconde, le journaliste commente alors : "L'attaque a été filmée par un téléphone portable et divulguée sur les réseaux sociaux". La vidéo montre donc bien un groupe renversant des poteaux électriques.  

Ce n'est pas la première fois que l'extrait vidéo est partagé avec le mauvais contexte. Présenté à tort comme une attaque du groupe altermondialiste brésilien Mouvement des sans-terres (MST), il avait déjà fait l'objet d'une vérification sur ce thème par l'équipe brésilienne Checamos de l'AFP, en novembre  2020.

Ces images de la révolte sont en outre très vite associées à la théorie du complot Haarp, comme en atteste par exemple ce poste Facebook daté du 11 décembre 2017 et légendé, en anglais, "des gens détruisent des antennes Haarp au Brésil", que nous avons retrouvé à l'aide d'une recherche inversée via Yandex, ou encore cette vidéo Youtube au titre similaire du 6 décembre retrouvée via Google.

La vidéo fait depuis des apparitions ponctuelles chez les partisans de la théorie, que l'on peut retrouver via des recherches par mots-clés ou d'image inversée : sur cette vidéo de janvier 2018 qui cumule près de 60 000 vues par exemple ou encore en décembre 2020 sur une chaîne du site d'hébergement vidéo Odyssée. 

Explication possible de sa résurgence ce mois-ci : la multiplication des catastrophes naturelles depuis le début de mois de juillet. Coulée de boue au Japon, ouragan Elsa sur l'Atlantique ainsi que violents orages et inondations un peu partout sur la planète ; plutôt que le réchauffement climatique, les adeptes de cette théorie préfèrent blâmer la supposée arme secrète pour contrôler le climat.