En Colombie, des habitants "terrorisés" après des affrontements meurtriers entre groupes armés

Capture d’écran floutée d’une vidéo montrant les cadavres de combattants morts lors d’affrontements entre groupes armés le 19 novembre 2022, dans le département du Putumayo, en Colombie.
Capture d’écran floutée d’une vidéo montrant les cadavres de combattants morts lors d’affrontements entre groupes armés le 19 novembre 2022, dans le département du Putumayo, en Colombie. © Réseaux sociaux

Des affrontements entre groupes armés ont fait 18 morts – parmi les combattants – le 19 novembre dans le sud de la Colombie. Les cadavres ont ensuite été ramassés par les habitants eux-mêmes, avant qu’ils ne soient récupérés par les autorités. Témoin des affrontements, un paysan craint que de telles violences ne se reproduisent dans cette zone "oubliée de l’État".

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Les affrontements du 19 novembre ont opposé les "Comandos de la frontera" et le "Frente Carolina Ramírez", des groupes armés composés de dissidents de l’ex-guérilla des Farc, signataire d’un accord de paix avec le gouvernement colombien en 2016. Ils se sont déroulés dans une zone rurale où vivent plusieurs dizaines de familles, à une cinquantaine de kilomètres à l’est de la ville de Puerto Guzmán, dans le département du Putumayo, dans le sud de la Colombie.

En dépit de l’accord de paix de 2016, les violences n’ont jamais disparu dans le pays, du fait de la présence d’autres groupes armés (guérilla de l’ELN, paramilitaires, groupes de narcotrafiquants) et d'anciens membres des Farc ayant repris les armes.

"J’ai vu des hommes armés courir dans tous les sens, c’était délirant"

Alvaro (pseudonyme), un paysan vivant dans la zone, a été témoin des affrontements le 19 novembre. Nous avons modifié son prénom pour des raisons de sécurité.

Des hommes armés, du groupe "Comandos de la frontera", sont arrivés dans la zone cinq jours avant les affrontements. Ils ont installé un campement à l’extérieur d’une ferme où vivent des gens. Je dirais qu’ils étaient plus de 100. En journée, ils patrouillaient. Ils parlaient peu avec les civils, mais ils ont organisé une réunion dans une maison pour dire qu’ils allaient occuper le territoire et se battre pour le contrôler. Tout cela nous a énormément inquiétés.

Les affrontements ont éclaté un matin : j’ai vu des hommes armés courir dans tous les sens, il y avait beaucoup de tirs, c’était délirant. Avec ma famille, nous avons décidé de partir de chez nous en courant, malgré les risques. Je crois que les affrontements ont duré plus de quatre heures.

Alvaro et ses proches se sont réfugiés dans le hameau de José María, à deux heures et demie de marche, où l’église et des habitants les ont accueillis, avec d’autres familles. Selon lui, les gens étaient "terrorisés".

D’après les autorités, les affrontements ont fait 18 morts parmi les combattants. Lorsqu’ils ont cessé, ce sont les habitants eux-mêmes qui sont allés ramasser les cadavres. Ils les ont ensuite mis dans un camion-benne, qui les a déversés dans le cimetière de José María. C’est ce que montrent des images publiées sur les réseaux sociaux entre le 20 et le 21 novembre, qui ont choqué de nombreux internautes colombiens.

Captures d’écran floutées d’une vidéo diffusée le 21 novembre, montrant un camion-benne déverser des cadavres de combattants morts lors des affrontements du 19 novembre, dans le cimetière du hameau de José María (département du Putumayo, en Colombie), sous le regard d’habitants.
Captures d’écran floutées d’une vidéo diffusée le 21 novembre, montrant un camion-benne déverser des cadavres de combattants morts lors des affrontements du 19 novembre, dans le cimetière du hameau de José María (département du Putumayo, en Colombie), sous le regard d’habitants. © Réseaux sociaux

"Les habitants ont ramassé les cadavres pour ne pas les laisser traîner"

Yuri Quintero est une défenseuse des droits de l’Homme dans le Putumayo.

Lorsque les faits se sont produits, les forces de sécurité étaient loin. Donc les habitants ont ramassé les corps pour ne pas les laisser traîner sous le soleil et la pluie, car cela aurait pu avoir des conséquences en termes de santé publique. De plus, ils auraient pu être mangés par des rapaces et, humainement parlant, ce n’était pas possible de les laisser comme cela.

En revanche, ce n'était pas une bonne idée de filmer la façon dont le camion les a ensuite déversés dans le cimetière. Déjà, ce sont des êtres humains qui ont été tués, donc il faut penser à la douleur de leurs familles, et leurs corps auraient dû être pris en charge de la même façon que tout le monde. De plus, il pourrait y avoir des représailles des groupes armés, mécontents de la façon dont les cadavres de leurs combattants ont été traités.

Le 20 novembre, le Défenseur du peuple – une institution liée au ministère public – a publié un communiqué indiquant que les corps se trouvaient dans le cimetière de José María, "dans l’attente de l’arrivée des autorités judiciaires" pour réaliser leur levée. Selon Yuri Quintero, ils ont finalement été récupérés le lendemain seulement par les autorités.

"Ce qui s’est produit le 19 novembre est d’une ampleur sans précédent"

De son côté, Alvaro est retourné chez lui plus d’une semaine après les affrontements.

Nous sommes rentrés chez nous, car c’est là que nous avons de quoi manger. Nous, nous voulons juste pouvoir rester sur nos terres, avec nos cultures de yuccas, de bananes, et nos vaches.

La situation s’est calmée, mais nous avons très peur qu’il y ait de nouvelles violences, surtout que nous vivons dans une zone isolée, oubliée de l’État. [Dans son communiqué, le Défenseur du peuple a également réclamé la "présence des forces de sécurité et du ministère public dans la zone", NDLR.] Des militaires sont parfois présents, mais c’est rare, et nous ne leur faisons plus confiance, car des gens morts – de simples habitants ou des leaders sociaux – sont parfois retrouvés à côté de là où ils se trouvent.

Ce qui s’est produit le 19 novembre est d’une ampleur sans précédent. Ces derniers mois, il y a eu des tirs de temps en temps, mais c’était toujours bref. Et avant, c’était relativement tranquille, même si nous voyons les "Comandos de la frontera" dans la zone depuis des années, contrairement à l’autre groupe armé. Cette violence est peut-être liée aux cultures de coca, mais elles se trouvent pourtant à quatre-cinq heures d’ici…

Selon l’ONG colombienne Indepaz, les groupes armés souhaitent contrôler la zone en raison du trafic de drogue, d’armes et de minerais. Frontalier avec l’Équateur, le Putumayo est l’un des principaux départements producteurs de coca en Colombie. Toujours selon Indepaz, ces activités illégales ont engendré une “augmentation du recrutement des jeunes” au sein des groupes armés dans la zone.

>> LIRE SUR LES OBSERVATEURS :

Élu cette année, le président de gauche Gustavo Petro souhaite adopter une approche moins belliqueuse que ses prédécesseurs vis-à-vis de l’ensemble des groupes armés actifs dans le pays, basée sur le dialogue, afin de parvenir à son objectif de "paix totale". Les deux groupes qui se sont affrontés le 19 novembre ont d’ailleurs déjà eu des contacts avec des représentants du gouvernement. Le 28 novembre, les autorités ont néanmoins annoncé l’envoi de 400 militaires dans le Putumayo pour combattre les activités criminelles, en réaction aux récents affrontements.