Arrestations massives, détentions arbitraires d'innocents : la méthode du Salvador contre les gangs

Capture d’écran d’une vidéo tournée devant un poste de police au Salvador, fin avril. Plus de 28 000 personnes ont été arrêtées dans ce pays depuis l’instauration de l’état d’urgence le 27 mars.
Capture d’écran d’une vidéo tournée devant un poste de police au Salvador, fin avril. Plus de 28 000 personnes ont été arrêtées dans ce pays depuis l’instauration de l’état d’urgence le 27 mars. © Vidéo tournée par Laura (pseudonyme), une Salvadorienne.

Accusées par les autorités d’appartenir à des gangs, plus de 28 000 personnes ont été arrêtées au Salvador depuis le 27 mars, date à laquelle l’état d’urgence a été mis en place, pour tenter d’endiguer la violence de ces groupes. Mais des ONG, des avocats et des habitants estiment que des personnes innocentes ont également été interpellées de façon arbitraire.

Publicité

Le 27 mars, le Parlement salvadorien a décrété l'état d'urgence pour un mois, à la suite de l'assassinat de 87 personnes en trois jours, des crimes que les autorités ont attribués aux "pandillas" (gangs). Environ 70 000 personnes appartiennent à ces groupes, dont plus de 17 000 étaient incarcérées avant l'état d'urgence, selon les autorités. Depuis plusieurs années, les homicides n'avaient pourtant cessé de baisser dans ce petit pays d'Amérique centrale, qui compte 6 millions d'habitants.

Ce régime d'exception – depuis prolongé jusqu'à fin mai – a conduit à l'arrestation de 28 331 personnes, accusées d'appartenir aux gangs. Sur Twitter, la police communique d'ailleurs largement à ce sujet.

Tweet de la police salvadorienne, le 11 mai, concernant l'arrestation d'un homme qu'elle accuse d'être un tueur à gages.

Ces arrestations ont été facilitées par le fait que les individus peuvent désormais être détenus sans mandat. Ils peuvent aussi rester 15 jours en détention – contre trois auparavant – avant que leur cas ne soit présenté à un juge, et leur droit à la défense a été restreint. 

Résultat : selon Human Rights Watch et Cristosal , une ONG locale, de "graves violations des droits de l'Homme" ont été commises, notamment des "détentions arbitraires de personnes innocentes" et "des cas alarmants de décès en détention".

Sur les réseaux sociaux, de nombreux Salvadoriens dénoncent d'ailleurs l'arrestation de certains de leurs proches – à tort selon eux.

"Mon frère est une personne excellente, je trouve terriblement injuste qu'il soit détenu et accusé à tort", a écrit cette jeune fille, le 6 mai.

"On ne me donne aucune information sur mon fils"

Laura (pseudonyme) est une Salvadorienne, dont le fils a été arrêté fin avril. Elle a souhaité garder l'anonymat, par crainte de représailles :

Il a été arrêté par des policiers, près de notre maison. Ils m'ont dit que c'était "pour enregistrer des informations" : ce n'était pas très clair. Puis le véhicule de la police a démarré, avec mon fils et deux autres personnes arrêtées.

Capture d’écran d’une vidéo floutée par France 24, tournée fin avril : on y voit le fils de Laura, deux autres personnes arrêtées et des policiers, à bord d’un véhicule.
Capture d’écran d’une vidéo floutée par France 24, tournée fin avril : on y voit le fils de Laura, deux autres personnes arrêtées et des policiers, à bord d’un véhicule. © Vidéo tournée par Laura.

J'ai ensuite identifié le poste de police où mon fils avait été emmené, et où j'ai pu l'apercevoir, avec plein d'autres personnes. Toutes ont ensuite été emmenées dans des véhicules.

Vidéo dont le son a été coupé par France 24, tournée fin avril : on y voit un poste de police où le fils de Laura a été emmené, de même que d'autres personnes arrêtées. © Vidéo tournée par Laura.

Mon fils a ensuite été envoyé dans un centre pénitentiaire. Je m'y suis rendue plusieurs fois, mais les agents m'ont dit qu'ils ne pouvaient donner aucune information à son sujet. Je suis aussi allée plusieurs fois devant les bureaux du procureur : comme il y a toujours beaucoup de monde qui attend dehors, j'ai pu déposer une plainte au bout d'une semaine seulement.

L'extérieur des bureaux du procureur, où Laura s'est rendue plusieurs fois. © Vidéo tournée par Laura.

"Des familles de personnes détenues sous l'état d'urgence espèrent avoir des nouvelles des détenus au centre pénitentiaire La Esperanza, connu comme 'Mariona'."

Une ONG m'a donné des conseils pour tenter de faire libérer mon fils. Par exemple, je suis en train de rassembler ses diplômes, des factures, ou encore des lettres écrites par des gens qui le connaissent, jurant que c'est une bonne personne. Je dois ensuite les faire authentifier chez un notaire, ce qui va me coûter 25 dollars par lettre [soit 24 euros, NDLR], avant de les montrer aux autorités.

Mon fils travaille, il publie des photos de son travail sur les réseaux sociaux, il a des tatouages artistiques, qui n'ont rien à voir avec ceux des "pandillas"... [Les tatouages sont un élément d'identification important au sein de ces gangs, NDLR] Beaucoup d'innocents sont arrêtés actuellement, pour gonfler les chiffres.

"S'il vous plaît, je veux que vous m'aidiez avec ma mère. Elle a été arrêtée injustement [...]", a écrit cette femme, le 21 avril.

Déjà 168 personnes innocentes remises en liberté, selon les autorités

Le 9 mai, les autorités ont reconnu que 168 personnes arrêtées depuis le 27 mars n'avaient rien à voir avec les "pandillas". Elles ont donc été libérées à l'issue d'une audience préliminaire, sur un total de 15 000 personnes ayant déjà eu droit à une audience. Les cas des milliers d'autres détenus n'ont pas encore été examinés par un juge.

"J'ai été libéré, mais je suis traumatisé"

Miguel (pseudonyme) est un vendeur informel. Il a été arrêté à la mi-avril, avant d'être libéré trois semaines plus tard, à l'issue d'une audience où un avocat l'a défendu : 

J'ai été arrêté devant ma femme et mes enfants, à un endroit où nous allions vendre nos produits. Les forces de l'ordre ont pris ma carte d'identité, mon téléphone portable pour le regarder, avant de me le rendre, j'ai dû soulever mon t-shirt… Puis elles m'ont emmené, pour "inspecter mes jambes".

Après avoir été emmené à différents endroits, je suis arrivé dans un centre pénitentiaire, où j'ai reçu des coups de pied et de matraque, à la tête, sur les côtes, dans le dos et aux jambes. J'ai aussi dû avancer à genoux sur une cinquantaine de mètres, et attendre une heure avec les mains derrière la tête, avec d'autres détenus. Le lendemain, j'ai été frappé à nouveau.

Au final, j'ai été mis dans une cellule où il y avait plus de 150 détenus : des membres de "pandillas" et des gens n'ayant rien à voir. La cellule était vraiment petite : il y avait trois petites fenêtres, des lits métalliques pour une quinzaine de personnes, deux WC, pas de douche... Nous avions deux repas par jour, composés de haricots et de tortillas, et on nous donnait de l'eau chaude à boire, chlorée et iodée. Au début, j'avais juste un caleçon, et deux semaines après, j'ai reçu un t-shirt, un pantalon et du savon.

Une nuit, les agents ont tiré du gaz lacrymogène dans la cellule, car un détenu avait passé la main à travers une fenêtre, ce qui est interdit. Un homme, qui souffrait d'hypertension, en est presque mort.

Je suis traumatisé. Depuis que j'ai été libéré, je n'arrête pas de me demander comment vont les autres détenus, qui sont toujours là-bas, et je suis nerveux, je me sens mal quand je vais dans la rue... Je me sens très faible : j'ai la grippe, la gorge irritée – à cause de l'eau bue là-bas – et j'ai toujours mal aux côtes.

Cicatrice sur les côtes de Miguel, à l’endroit où il a été blessé.
Cicatrice sur les côtes de Miguel, à l’endroit où il a été blessé. © Photo prise et envoyée par Miguel, le 11 mai.

"Nous avons déjà défendu une vingtaine d'individus : tous ont été libérés"

Lucrecia Landaverde est une avocate pénaliste, qui aide gratuitement les familles dont les proches ont été détenus.

Les gens les plus touchés par ces arrestations vivent souvent dans des zones très vulnérables, où il y des "pandillas". Mais beaucoup n'ont rien à avoir avec ces gangs.

Depuis l'instauration de l'état d'urgence, des centaines de gens nous ont contactés, et nous avons déjà défendu une vingtaine d'individus, avec certains de mes collègues. Tous ont été libérés à l'issue de l'audience préliminaire, car rien ne montrait que c'était des criminels, ce qui prouve bien que c'était des détentions arbitraires. Une fois par semaine, je donne aussi des conseils gratuitement aux familles dont les proches ont été détenus, même si je ne les défends pas forcément ensuite.

Dans le passé, les droits des personnes détenues et de leurs proches ont toujours été violés, mais c'est bien pire maintenant : par exemple, le problème pour les avocats actuellement, c'est la difficulté à accéder aux informations concernant les cas que nous voulons défendre.

Actuellement, je m'exprime beaucoup sur Twitter, pour que les gens prennent conscience des injustices et des droits de l'Homme qui sont bafoués. Mais j'y reçois aussi des menaces tous les jours : on me dit que je vais être emprisonnée, tuée, etc. Beaucoup d'avocats ont d'ailleurs peur de travailler actuellement.

Lucrecia Landaverde dénonce ici les "violations des droits de personnes capturées illégalement".