“Ne tirez pas, il y a des enfants” : des coups de feu sèment la panique dans une petite ville colombienne

Capture d’écran d’une vidéo tournée à El Tarra (nord de la Colombie), le 27 avril. Un homme porte une adolescente blessée. Ce jour-là, des tirs ont retenti dans différents endroits de la ville, notamment au niveau d’un gymnase où se trouvaient de nombreux enfants.
Capture d’écran d’une vidéo tournée à El Tarra (nord de la Colombie), le 27 avril. Un homme porte une adolescente blessée. Ce jour-là, des tirs ont retenti dans différents endroits de la ville, notamment au niveau d’un gymnase où se trouvaient de nombreux enfants. © Réseaux sociaux.

Des tirs ont retenti à El Tarra, une petite ville du nord de la Colombie, en marge d'activités réalisées pour la “Journée de l’enfant”, le 27 avril. Ils ont provoqué la panique parmi les participants, pour la plupart des enfants, et fait quatre blessés, dont deux civils. Les autorités ont accusé des guérilleros d’être à l’origine des tirs. Interrogées par notre rédaction, des mères racontent que la violence est récurrente dans la zone, minée par les groupes armés et le trafic de drogues. 

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El Tarra est une petite ville du département Norte de Santander, frontalier avec le Venezuela. Le 27 avril, des activités ont été organisées dans un gymnase omnisports de la ville, pour célébrer la “Journée de l’enfant”. Environ 3 000 personnes y ont participé, dont 2 500 enfants. Les tirs ont commencé à retentir vers 16h30, selon deux mères interrogées par notre rédaction, qui ont souhaité garder l’anonymat.

“J’ai eu peur, car on ne sait jamais comment cela peut se terminer”

Gloria (pseudonyme) était sur place avec sa fille de 11 ans :

À un moment, quelqu’un m’a dit qu’il y avait des tirs, mais je ne les avais pas remarqués à cause de la musique. Je les ai entendus seulement après. Avec ma fille, nous nous sommes cachées sous l’estrade pour nous protéger, jusqu’à la fin des tirs. J’ai eu l’impression que les tirs étaient assez proches, mais je n’ai pas vu d’hommes armés. Cela a été le chaos : il y avait des cris, des mères qui cherchaient leurs enfants partout…  J’ai eu peur, car on ne sait jamais comment cela peut se terminer.

Un homme que je connais, et qui était près de moi, a reçu une balle dans la jambe. Une fille de 14 ans a également été blessée, un peu plus loin. Ils ont ensuite été amenés à un poste de santé.

Dans la vidéo ci-dessous, on voit ainsi un homme porter une fille dans ses bras : il s’agit de l’adolescente blessée, selon Gloria.

Vidéo tournée dans le gymnase omnisports d'El Tarra, en Colombie, le 27 avril : à 0’16, un homme porte l’adolescente blessée dans ses bras.

Dans une autre vidéo – qui fait suite à la première – une dame se lamente : “La fille, elle a reçu un tir ici, Seigneur !” Dans ces deux vidéos, on voit également des enfants courir, on entend des gens crier, pleurer, et une femme qui hurle dans un haut-parleur : “S’il vous plaît, arrêtez de tirer, il y a des enfants !” En revanche, on n’entend pas les tirs dans ces vidéos.

Vidéo tournée dans le gymnase omnisport d'El Tarra, en Colombie, le 27 avril (suite de la vidéo précédente).

Des tirs dans différents endroits de la municipalité

Contacté par notre rédaction, le maire d’El Tarra, Yair Díaz Peñaranda, a affirmé que les tirs avaient été initiés dans la ville par des membres du Front 33, un groupe dissident de l’ex-guérilla des FARC (officiellement démobilisée depuis l’accord de paix signé avec le gouvernement en 2016) : “Les guérilleros ont attaqué la base militaire La Esperanza [située au nord de la ville, à un kilomètre environ du gymnase omnisports] et le poste de police. L’armée a alors réagi immédiatement, ce qui a généré une confrontation. Les tirs ont duré environ quarante minutes.” Il a précisé que les tirs avaient eu lieu dans différents endroits de la ville.

C’est ce que montrent notamment les deux vidéos ci-dessous, tournées dans le nord de la ville, loin du gymnase omnisport. Dans la première, on voit des enfants allongés au sol dans une salle de classe, on entend des rafales de tirs, et leur enseignante qui leur répète : “Tranquilles, il ne va rien se passer, on est au sol !” Contactée par notre rédaction, celle-ci a confié : “Nous nous sommes enfermés dans la salle de classe, en essayant de rester calmes, en attendant que ça passe.”

Vidéo tournée dans une salle de classe située à 400 mètres environ de la base militaire d’El Tarra, en Colombie, le 27 avril (similaire à cette autre vidéo).

Dans la seconde vidéo, des tirs résonnent et on voit une arme actionnée dans la rue.

Vidéo tournée à El Tarra, en Colombie, près de la base militaire, le 27 avril : on y entend des tirs et on voit une arme actionnée, à 0’14.

De son côté, le 28 avril, l’armée a rejeté la faute sur l’ELN, un autre groupe de guérilleros, l’accusant d’avoir attaqué la population et la base militaire avec les dissidents des FARC. Elle a aussi indiqué que deux militaires avaient été blessés, en plus des deux civils mentionnés par Gloria. Tous ont été transférés à Cucuta, la capitale du département, pour y recevoir des soins.

Pour l’heure, rien n’indique clairement qui a blessé les deux civils, mais l’armée assure ne pas avoir utilisé d’armes contre eux.

“Si je fuis la violence d’ici, je sais que je vais la retrouver ailleurs”

Valentina (pseudonyme) a également assisté aux événements du 27 avril avec ses deux filles :

Il arrive fréquemment que l’on entende des tirs dans la ville. Quand cela se produit, on essaie de rester calmes, on se cache dans nos maisons, là où les balles ne peuvent pas nous atteindre. Mais il y a parfois des blessés, même si cela reste rare : par exemple, en 2021, une balle a traversé le toit d’une maison et a blessé une enfant.

La base militaire est très proche, ce qui peut représenter un danger, par exemple pour les élèves qui doivent traverser son périmètre pour aller à l’école, puisque la base est une cible pour les groupes armés.

C’est une ambiance particulière : il y a de l’insécurité, les droits des enfants sont violés… Mais ici, nous avons notre maison et notre travail, donc nous n’allons pas partir. Et puis si je fuis la violence d’ici, je sais que je vais la retrouver ailleurs…

Dans le Catatumbo, sous-région du département où se trouve El Tarra, différents groupes de guérilleros et de paramilitaires s’affrontent pour le contrôle du territoire. Environ 40 000 hectares de plantations de coca et de nombreux laboratoires pour produire la cocaïne se trouvent dans cette zone, stratégique pour le trafic de drogues.

Photos prises à El Tarra, en Colombie, le 29 avril, lors d’une marche organisée pour la paix, en réaction aux événements de l’avant-veille.