Entre "peur" et "fierté", les travailleurs américains tiennent un mouvement de grève historique

Un gréviste à l’usine Kellogg’s d’Omaha (Nebraska), sous une pluie battante.
Un gréviste à l’usine Kellogg’s d’Omaha (Nebraska), sous une pluie battante. © Facebook / @kelloggstrike

Plus de 100 000 travailleurs américains sont en grève en ce mois d’octobre pour demander une augmentation des salaires et de meilleures conditions de travail. Taxi, agroalimentaire, santé : le mouvement est large et historique par son ampleur, dans un pays peu habitué aux contestations sociales. Selon notre Observateur, en grève chez Kellogg’s, il est directement lié au Covid mais aussi à la cupidité de dirigeants d'entreprises. 

Publicité

Chez Kaiser Permanente, grande entreprise de services de soins, ils sont 24 000 soignants à avoir cessé le travail en Californie et en Oregon, le 11 octobre, pour protester contre la baisse de leur salaire, donnant 10 jours à leur employeur avant leur démission. Chez le fabricant de machines agricoles John Deere, ce sont 10 000 travailleurs qui se sont mis en grève le 14 octobre, demandant à être mieux payés.

Des chauffeurs de taxi aux travailleurs de l'industrie du métal, le mouvement est large : c’est "Striketober" – un jeu de mot combinant les termes anglais "grève" et "octobre" –, qui marque un instant historique dans le pays, une rare démonstration de force des syndicats et des travailleurs, et qui rencontre un large soutien, notamment en ligne.

Un camion de fret à Ottumwa (Iowa) refuse de traverser un piquet de grève des employés de John Deere, pour faire une livraison dans l’usine. Vidéo postée le 14 octobre sur Twitter.
Un livreur UPS propose de soutenir les grévistes : “Ne traversez jamais les piquets de grève pour une quelconque livraison. Nous avons la possibilité de faire de la non-livraison une forme de grève”

L’état du marché du travail américain à la sortie de la crise du Covid-19 a donné aux travailleurs plus de pouvoir de négociation. En août, il y avait plus d'ouverture de postes que de personnes sans emploi, une situation provoquée par les besoins de garde d’enfants, les inquiétudes sur la situation sanitaire et les décès liés au Covid-19. Cette conjoncture a donné un avantage aux travailleurs, nombre d’entreprises étant contraintes de rivaliser de mesures attractives pour séduire de nouveaux salariés, entre promesses de bonus et facilitation du processus d’embauche. 

Sur cette photo devenue virale, un employé de Kellogg’s, Erin Shaffer, tient le bouquet de grève dans la nuit du 13 octobre malgré une pluie torrentielle.

"Il y a de la fierté dans ce que nous faisons, notre épreuve et notre combat" 

L’un des principaux mouvements de grève touche le géant agro-alimentaire Kellogg’s. Dans quatre de ses usines, 1 400 personnes ont cessé le travail depuis le 5 octobre, pour demander des salaires équitables et des avantages pour les employés. Dan Osborne est le président du syndicat BCTGM à Omaha, une ville du Nebraska, où il travaille chez Kellogg's depuis 18 ans. 

C’est la première fois, en 18 ans de syndicalisme, que je vois un mouvement pareil se produire. Le climat est vraiment en train de changer. C’est bien possible que le Covid ait enhardi les gens, parce qu’ils sont allés travailler en étant considérés comme des personnes essentielles, en première ligne. Ici, nous n’avons pas fermé l’usine, elle a continué à tourner et a même fait des bénéfices record. Nous savons les sacrifices que nous avons faits pour le permettre.

Les bénéfices de Kellogg’s ont en effet progressé durant la crise sanitaire, alors que la demande pour les encas et autres plats préparés augmentait. Mais pour les travailleurs en grève, ces bénéfices ont été faits à leur dépens. 

"Sept jours par semaine, douze heures par jour, tous les jours"

Nous combattons la cupidité corporative : Kellogg's fait des profits record, le PDG et les hauts responsables ont vu leurs revenus augmenter de 20 %, ce sont des millions de dollars [le PDG de Kellogg’s a touché plus de 11,6 millions de dollars en 2020 – soit 9,96 millions d'euros contre 9,7 millions de dollars en 2019 , NDLR]. 

Pendant le Covid, nous avons travaillé sept jours par semaine, douze heures par jour, tous les jours. Automatiquement, j’ai eu moins de temps de repos, peut-être un jour tous les 30 jours, mais pas toujours. J’ai pu travailler 60 jours d’affilée. Si quelqu’un ne pouvait pas travailler parce qu’il avait le Covid-19, on devait le remplacer avec des heures supplémentaires. Pendant ce temps, l’entreprise a fait des bénéfices record sur notre dos. Prendre tout ce qu’ils pouvaient de nous dans cette période, franchement, ça n’a pas de sens. Je crois que les gens en ont marre, c’est pour ça que nous sommes unis et que nous faisons front. Nous essayons de sauver nos emplois, mais les sauver tels qu’ils doivent être, c’est-à-dire en mesure de nous fournir un salaire décent et des avantages. 

[BCTGM] a passé deux semaines de négociations avec l'entreprise mais l’entreprise a refusé de modifier ses propositions. Donc nous avons proposé un vote sur la grève dans quatre usines et ça a été approuvé.

En octobre, Kellogg’s avait proposé d'étendre un système visant à baisser les coûts de production et impliquant notamment que des employés soient moins payés pour le même travail. Combinée au sous-effectif et aux journées à rallonge pendant la pandémie, cette proposition a poussé nombre de travailleurs à bout, estime Dan Osborn. 

Les employés de Kellogg’s à Battle Creek (Michigan), au piquet de grève avec leur famille, dans ces photos publiées sur Twitter le 9 Octobre 2021.

"C’est vraiment tendu sur notre piquet de grève"

[J’ai été sur le piquet de grève] tous les jours. C’est dur – tout le monde a une famille à nourrir, nous avons tous des factures à payer. Ils nous ont coupé l'assurance médicale, donc les gens luttent pour aider ceux de leur famille qui doivent consulter un médecin.  

Ici à Omaha, nous devons couvrir six portes [menant à l’usine], 24 heures sur 24, avec des grévistes. Il y a une entrée pour les camions, par laquelle les responsables de l'entreprise font entrer d’autres employés, qu’ils ont embauchés pour prendre nos emplois et continuer la production. Des bus avec les employés à bord passent à travers les lignes de grève, trois personnes ont été blessées, percutées par des bus. Ils ne s’arrêtent même pas, c’est vraiment tendu sur notre piquet de grève. 

"Nous sommes prêts, disposés et en mesure d’organiser des réunions et nous l’avons régulièrement fait savoir au syndicat", a affirmé Kris Bahner, porte-parole de Kellogg's à Nebraska Public Media. "En attendant, nous mettons en place des plans d'alternatives pour atténuer les perturbations d'approvisionnement, notamment recourir à des salariés et des ressources tierces pour produire la nourriture." 

En parallèle, le syndicat affirme que Kellog’s a menacé de délocaliser des emplois au Mexique et dépense 10 millions de dollars par jour  [8,6 millions d'euros] pour ne pas satisfaire les demandes des grévistes. Ce que l’entreprise a démenti. 

Des habitants d’Omaha ont fait montre de leur soutien aux grévistes de différentes manières, comme ces motards qui ont aidé à bloquer les portes d’entrée de l’usine Kellogg’s, le 14 octobre.
Des habitants d’Omaha ont fait montre de leur soutien aux grévistes de différentes manières, comme ces motards qui ont aidé à bloquer les portes d’entrée de l’usine Kellogg’s, le 14 octobre.

"Il y a de la fierté dans ce que nous faisons, notre épreuve et notre combat" 

Dan Osborn ajoute :

C’est un mélange d’émotions. Il y a de la fierté dans ce que nous faisons, notre épreuve et notre combat, mais nous avons tous peur du résultat. Les gens restent optimistes et pensent que Kellogg's fera ce qu’il faut, que nous retournerons à la table des négociations et trouverons un accord. 

La façon la plus simple de nous soutenir, c’est de ne pas acheter de produits Kellogg’s en ce moment. Nous avons aussi une vague de soutien dingue de la part des habitants, on nous amène des pizzas, des gâteaux, de l’eau, tous les jours. Des sénateurs de l’État du Nebraska sont venus et ont tenu le piquet avec nous pour montrer leur soutien. C’est ce qui nous fait tenir et continuer, savoir que nous ne sommes pas seuls.