Colombie : récit en images d’une soirée de manifestations meurtrières à Cali

Le 3 mai, la ville de Cali, en Colombie, a été le théâtre de manifestations meurtrières. Captures d'écran de vidéos tournées dans le quartier de Siloé, à Cali.
Le 3 mai, la ville de Cali, en Colombie, a été le théâtre de manifestations meurtrières. Captures d'écran de vidéos tournées dans le quartier de Siloé, à Cali. © Réseaux sociaux.

Depuis le 28 avril, la Colombie est secouée par d’importantes manifestations contre le gouvernement, marquées par la répression policière. Selon des ONG locales, une trentaine de personnes ont déjà été tuées, en grande partie par les forces de l’ordre. La plupart de ces homicides ont été répertoriés à Cali, la troisième ville du pays, où la soirée du 3 mai a été particulièrement sanglante, comme le montrent de nombreuses vidéos. 

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Les Colombiens ont commencé à sortir dans les rues pour dénoncer un projet de réforme fiscale du gouvernement, accusé de porter préjudice aux classes moyennes et populaires, déjà durement touchées par la pandémie, sur le plan économique. Le 2 mai, le président Iván Duque a déclaré qu’il retirait le projet, mais son annonce n’a pas mis fin aux manifestations pour autant.

Depuis le début du mouvement de contestation, entre 24 et 37 personnes ont été tuées, selon les sources. De plus, des centaines de manifestants ont été blessés, notamment par arme à feu, et des dizaines de personnes sont portées disparues

Cali, épicentre des violences policières 

Si l'estimation du nombre de morts varie selon les sources, il y a une certitude : c’est à Cali qu’il est le plus élevé. Rien que le soir du 3 mai, au moins cinq personnes ont été tuées et 33 autres blessées, dont 13 grièvement, selon les autorités locales, qui ont précisé que la majorité des blessures graves étaient dues à des armes à feu. Ce soir-là, les troubles se sont essentiellement concentrés dans les quartiers de Siloé et La Luna.

 

"Des policiers sont arrivés et ont commencé à tirer avec des balles : donc nous avons fui" (quartier La Luna)

Jaime (pseudonyme), 21 ans, vit à Siloé. Il fait partie de la "première ligne", le nom donné aux manifestants qui se placent en tête des cortèges, pour protéger les autres des forces de l’ordre et les affronter - si nécessaire - à l’aide de moyens artisanaux. Il a tenu à garder l’anonymat pour des raisons de sécurité. 

Le 3 mai, vers 19 h, je suis allé au quartier de la Luna avec deux autres personnes, pour aider les manifestants, car nous avions entendu que cela chauffait là-bas. Sur place, il y avait effectivement des affrontements entre la "première ligne" et l’Esmad [Escadron mobile anti-émeutes : une unité de la police nationale, NDLR], sur l’autoroute sud : les premiers jetaient des pierres, et les seconds du gaz lacrymogène, tout en leur renvoyant les pierres. Puis, vers 20 h 30, d’autres policiers sont arrivés et ont commencé à tirer avec des balles : donc nous avons fui.

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Vidéo © Réseaux sociaux.

Vidéo tournée par Jaime à côté d’un pont, à la Luna, à Cali, le 3 mai, au moment où il a pris la fuite. On y entend de nombreux tirs, une forte détonation, des hommes criant "assassins" et des insultes (géolocalisation ici). Une autre vidéo semblable a été tournée sur un pont voisin (géolocalisation ici) : on y voit de nombreuses personnes courir, et on entend "ils sont en train de nous tuer".

 

Toujours à la Luna, de nombreux tirs et des détonations ont été entendus dans la soirée au niveau d’un terrain de football, où des policiers avaient été déployés de façon massive.

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Vidéo © Réseaux sociaux.

Vidéo tournée à côté d’un terrain de football à la Luna, à Cali, le 3 mai, où on voit un policier pousser violemment une personne, qui tombe à terre (géolocalisation ici). Dans une autre vidéo, prise exactement au même endroit, on voit de très nombreux policiers, et on entend des rafales de tirs et des détonations.

 

Un peu plus tôt dans la journée, les tensions avaient également été vives dans ce quartier à côté d’une station-service, comme le montre la vidéo ci-dessous.

Vidéo tournée au niveau d’une station-service à la Luna, à Cali, le 3 mai : on y voit du gaz lacrymogène, on entend des tirs, une détonation, et quelqu’un crier : "Ils sont en train de tirer contre les gens !" (géolocalisation ici)

 

"Quand je l’ai vu, il était au sol, ensanglanté, entouré de gens" (quartier Siloé)

Mais c’est surtout dans le quartier de Siloé que la répression policière a été la plus forte, comme l’a constaté Jaime.

Quand nous avons quitté La Luna, nous sommes retournés à Siloé vers 21 h, et c’était pareil : des gens jetaient des pierres, que l’Esmad renvoyait, avec du gaz lacrymogène, au niveau du rond-point du quartier. 

Puis, à un moment, les gens se sont mis à fuir le rond-point, car les forces de l’ordre ont commencé à tirer avec des balles. J’ai ainsi vu une femme blessée, qui avait reçu un tir dans la poitrine : je l’ai aidée, en l’emmenant à une maison où des gens aidaient les blessés. J’ai aussi vu un homme qui arrivait du rond-point en courant, et qui a trébuché : il avait reçu un tir au niveau du pied.

C’est également à ce moment-là que Kevin Angulo a été tué, un jeune que l’un de mes cousins connaissait [sa mort a été confirmée par l'ONG Indepaz, NDLR]. Quand je l’ai vu, il était au sol, ensanglanté, entouré de gens. Des personnes l’ont emmené en moto, pour voir s’il pouvait être sauvé. À côté de lui, il y avait un autre jeune ensanglanté au sol : je ne sais pas s’il a survécu. Je me suis senti impuissant à ce moment-là.

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Capture d’écran floutée d’une vidéo tournée à Siloé, à Cali, le 3 mai, où on voit deux jeunes allongés au sol, ensanglantés, entourés de personnes qui tentent de les aider : l’un d’eux est Kevin Angulo, dont le décès a été confirmé (géolocalisation ici).

Dans cette vidéo, tournée au même endroit que la précédente, des gens essaient de quitter les lieux en moto, avec Kevin Angulo à l’arrière. 

Ensuite, le compagnon avec qui j’étais m’a dit : "C’est devenu trop dangereux, on y va !" Nous sommes alors partis en moto, en faisant des détours pour ne pas tomber sur les policiers. Arrivé chez moi, j’ai appris que le cousin d’une amie, José Emilson Ambuila, avait aussi été tué, dans la même zone [sa mort a également été confirmée par Indepaz, NDLR].

 

"C’est l’une des soirées les plus sanglantes de notre Histoire" (quartier Siloé)

Marlon Megudan, 23 ans, est journaliste sportif au sein d’une radio musicale locale. Tout comme Jaime, il habite à Siloé.

Le 3 mai, je me suis d’abord rendu au rond-point de Siloé, vers 17 h, où était organisée une veillée pour rendre hommage aux personnes tuées depuis le 28 avril. Il y avait plusieurs centaines de personnes, dont des enfants, des personnes âgées… L’ambiance était agréable.

Mais des agents de l’Esmad sont arrivés dans la soirée, et d’un coup, ils ont commencé à tirer du gaz lacrymogène, dans tous les sens. Certains ont essayé de se défendre, et la plupart des gens ont commencé à fuir, comme moi.

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Vidéo © Réseaux sociaux.

Vidéo tournée à Siloé, à Cali, le 3 mai (géolocalisation ici) : on y voit le rond-point où était organisée la veillée, des gens qui courent, du gaz lacrymogène. Quelqu’un dit que l’Esmad "est arrivé pour attaquer les gens", alors qu’il y avait "des enfants et des anciens", et dénonce aussi la présence d’un hélicoptère, que l’on entend dans le ciel. 

Quand j’étais en train de courir, j’ai vu des gens tomber autour de moi, à cause du gaz, mais également car il y avait des tirs de balles. À ce moment-là, il y avait aussi des policiers ne faisant pas partie de l’Esmad. J’ai vu plus d’une dizaine de personnes avec des blessures par balles. Ce soir-là, j’ai perdu un ami, Kevin Angulo : je le connaissais bien car nous étions allés à l’école et nous avions joué au football ensemble, quand nous étions plus jeunes.

Vidéo
Vidéo © Réseaux sociaux.

Dans cette vidéo, tournée exactement au même endroit que la vidéo précédente, sur le rond-point, des gens portent un blessé, qui est ensuite mis sur un brancard. 

Ce qui s’est passé est très dur à comprendre pour moi, car c’est la police de notre pays, donc elle ne devrait pas faire cela. Pour moi et les jeunes de Cali ayant grandi au XXIe siècle, c’est l’une des soirées les plus sanglantes de notre Histoire. Actuellement, il y a beaucoup de fatigue et de colère.

 

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Vidéo © Réseaux sociaux.

Autre vidéo tournée non loin du rond-point de Siloé, à Cali, le 3 mai, où on voit des policiers tirer, puis s’en prendre physiquement à des gens au sol (géolocalisation ici). 

 

Dès le lendemain, le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l'Homme a déclaré par la voix de sa porte-parole qu'ils étaient "profondément alarmés" par les événements survenus à Cali, "quand la police a ouvert le feu contre les manifestants [...] tuant et blessant plusieurs personnes". 

Plusieurs vidéos tournées à Cali ces derniers jours montrent d’ailleurs les forces de l’ordre manier des armes aux dimensions impressionnantes. Dans celle ci-dessous, on les voit ainsi avec des fusils Tavor de calibre 5,56 mm, comme l'a confirmé un expert en balistique, contacté par notre rédaction : "Ce sont des armes utilisant uniquement des munitions létales et destinées à un usage militaire et non de maintien de l’ordre."

Vidéo tournée à Siloé, à Cali, où on voit des policiers lourdement armés (géolocalisation ici).

 

Concernant le nombre de morts depuis le 28 avril, du côté des ONG, Indepaz donne le nom de 37 personnes tuées, dont 19 par les forces de l’ordre et 16 par des individus non identifiés, Temblores évoque 37 morts supposément liés aux forces de l’ordre, et Defender la Libertad parle de 27 personnes tuées supposément par les forces de l’ordre et des individus non identifiés.

Du côté des autorités, le Défenseur du peuple évoque 24 décès, dont 11 liés aux agissements de la police.  

Malgré le retrait du projet de réforme fiscale, le mouvement de contestation se poursuit actuellement, alimenté par un mécontentement général : rejet des violences policières, dénonciation des inégalités, de la corruption, ou encore des assassinats de leaders sociaux. Comme l’explique Marlon Megudan, le projet de réforme fiscale n’était finalement que "la goutte d’eau ayant fait déborder le vase".

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