Brésil : après un raid policier meurtrier dans une favela de Rio, la détresse "face à une réalité qui ne change pas"

Plusieurs activistes ont recueilli les témoignages des habitants de la favela de Jacarezinho, dans le nord de Rio de Janeiro, au Brésil, après une opération policière meurtrière le 6 mai 2021.
Plusieurs activistes ont recueilli les témoignages des habitants de la favela de Jacarezinho, dans le nord de Rio de Janeiro, au Brésil, après une opération policière meurtrière le 6 mai 2021. © Lucas Louback / Rio de Paz.

Au moins 25 personnes, dont un policier, ont été tuées jeudi 6 mai dans la favela Jacarezinho, dans le nord de Rio de Janeiro, lors d’une opération antidrogue, l’une des plus meurtrières de toute l'histoire de la métropole brésilienne. Au lendemain de ce "massacre", les habitants et les associations demandent justice. 

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Pendant plus de sept heures, des tirs ont été échangés entre des policiers et des trafiquants dans la favela de Jacarezinho, l’une des plus grandes de la zone nord de Rio de Janeiro. Dans la presse et sur les réseaux sociaux, des habitants témoignent de scènes de guerre, jusque dans leur maison. Certains affirment que les policiers leur ont même confisqué leur téléphone, sous prétexte de possibles communications avec les trafiquants. 

Des images, partagées en ligne ou reçues par notre rédaction, montrent des ruelles recouvertes de dizaines de balles et de taches de sang. Des photos et vidéos de chambres et de salons, sens dessus dessous et également ensanglantés, confirment que les policiers sont entrés chez des habitants. Au sol, des traces révèlent que des corps ont été traînés, avant d’être transportés par les forces de l’ordre selon les témoins.

ATTENTION, CES IMAGES PEUVENT CHOQUER

L’opération qui a commencé à l’aube du 6 mai, a eu lieu alors même qu’un arrêt de la Cour suprême interdit à la police de mener des raids dans les favelas pendant la pandémie, sauf dans des "circonstances absolument exceptionnelles". 

La police civile devait enquêter sur l’embrigadement possible de mineurs par les trafiquants de drogue de la favela de Jacarezinho, l’un des QG du "Comando Vermelho" (le "Commando rouge"), un gang de Rio de Janeiro. Mais l’intervention s’est transformée en un bain de sang : la police a confirmé la mort de 24 personnes et d’un policier, tué d’une balle dans la tête. 

"La police a-t-elle respecté les protocoles ? Ou était-ce une opération avec pour objectif de tuer ?"

Lucas Louback
Coordinateur de projets ONG Rio de Paz
Rio de Janeiro, Brésil

Lucas Louback est coordinateur des projets de l'ONG Rio de Paz, qui œuvre pour les droits humains et la réduction de la violence et de la pauvreté à Rio de Janeiro. Il se trouvait dans la favela de Jacarezinho, au siège de l’organisation, lors de l’opération :

Je suis arrivé dans la favela hier [jeudi 6 mai, NDLR], vers 11 heures. Nous avions prévu une distribution de légumes pour les habitants les plus pauvres. En arrivant, j’ai été informé d’une intense opération, ostensible, de la police civile. Il y avait un climat de terreur dans la favela. Nous nous sommes demandés si nous allions continuer ou non la distribution. Mais les familles sont venues jusqu’à notre local, pour récupérer de la nourriture, malgré l’opération. C’est le premier point qui m’a choqué : la faim pousse les habitants à aller chercher de quoi manger alors même qu’il existe un risque de se faire atteindre par une balle.

Traduction : "Nous avons commencé notre distribution de fruits et légumes le matin à Jacarezinho. Écoutez l'hélicoptère. Même avec la terreur, les gens sont allés chercher de la nourriture."

L’opération a été menée par la police civile, une police d’investigation, ce qui n’est pas commun : ce n’est pas nécessairement une police de répression comme peut l’être la police militaire. Je me suis déplacé dans la favela, avec d’autres organisations sociales, des activistes de défense des droits humains, et des représentants de la "Défense publique" [une institution chargée de l’orientation juridique et de la promotion des droits de l’Homme, NDLR]. Nous avons alors commencé à comprendre la gravité de l’opération : de nombreux morts, des commerces détruits, beaucoup de sang, des traces de balles, et aucun corps [les corps ayant déjà été récupérés par la police selon les habitants, NDLR].

Nous avons entendu de nombreux témoignages, des familles expliquant qu’au milieu de ces affrontements il y a eu des tentatives de redditions, et qu’il y a eu des exécutions. Nous ne pouvons pas encore être sûrs de tous ces témoignages. 

"Où sont les autres politiques d’éducation, de culture, pour ces mêmes enfants qu’on prétend protéger ?"

L'argument était d’enquêter sur le recrutement de mineurs [parmi les trafiquants, NDLR] mais l’autre point qui me choque, c’est le nombre d’enfants qui ont été exposés à ces violences pendant la journée. Ma question, c’est : l’État arrive avec une politique de sécurité publique, mais où sont les autres politiques d’éducation, de culture, pour ces mêmes enfants qu’on prétend protéger du crime organisé ? Cela révèle le manque de volonté des pouvoirs publics de faire bouger ces structures qui perpétuent la violence dans la ville de Rio de Janeiro. 

Enfin, comment justifier un nombre si élevé de morts ? Quelle était la stratégie de cette opération ? La police a-t-elle respecté les protocoles ? Ou était-ce une opération avec pour objectif de tuer ?

Dans la favela, il y a désormais un sentiment de peur : peur que l’opération continue, que d’autres trafiquants s’ajoutent au conflit. Un sentiment de détresse face au fait que cette réalité ne change pas, un sentiment de révolte. 

Nous allons continuer à écouter les récits des habitants, à documenter les violations des droits humains, et à effectuer une pression pour que les décideurs mettent en place des stratégies de changement afin que notre politique de sécurité publique soit plus efficace.

Dans un communiqué le 6 mai, Amnesty International condamne le "nombre de personnes tuées dans cette opération" à Jacarezinho, une favela à la "population majoritairement noire et pauvre", et demande à ce qu’une enquête "exhaustive, indépendante et efficace" soit menée "de façon impartiale et autonome par une autre institution que la police de l'État de Rio de Janeiro". "Même si les victimes étaient soupçonnées d'association de malfaiteurs, ce qui n'a pas été prouvé, les exécutions sommaires de ce type sont absolument injustifiables", poursuit Amnesty International. 

De son côté, Human Rights Watch insiste sur le fait que "de graves failles" ont déjà été observées lors d'enquêtes sur des homicides impliquant la police.

Selon l’ONG "Fogo Cruzado", qui documente la violence armée au Brésil, cette opération est la deuxième la plus meurtrière de l’histoire de l’État de Rio de Janeiro. En 2005, dans la zone de la "Baixada Fluminense", au nord de l’État, 29 personnes avaient été tuées par des policiers.