Chili : la mort d’un artiste de rue abattu par la police secoue le pays

Le 5 février, un policier a tué un jongleur en tirant sur lui, dans les rues de Panguipulli, au Chili.
Le 5 février, un policier a tué un jongleur en tirant sur lui, dans les rues de Panguipulli, au Chili. © Capture d'écran d'une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux.

Le 5 février, un policier a tiré à plusieurs reprises sur un jongleur dans les rues de Panguipulli, une ville située à plus de 800 km au sud de la capitale chilienne Santiago. L’artiste est mort rapidement. Dans la foulée, des bâtiments publics ont été incendiés dans la ville pour protester contre la police, alors qu’elle était déjà vivement critiquée depuis des mois – au niveau national – en raison de sa violence.

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Deux vidéos montrant la scène ont été diffusées sur Internet.

Notre rédaction a décidé de ne diffuser que des captures d'écran de la première, qui a été publiée le jour même (voir ci-dessous). On y voit un policier pointant une arme sur le jongleur, Francisco Martínez, en lui faisant face, tandis qu’un autre policier se trouve derrière ce dernier. Francisco Martínez, lui, tient dans les mains des objets ressemblant à des machettes (voir capture d'écran n° 1). Le premier policier tire ensuite à deux reprises vers le sol, en direction de l’artiste (voir capture d'écran n° 2). Quelques secondes plus tard, ce dernier se rue vers lui (voir capture d'écran n° 3) : le policier lui tire alors dessus, trois fois. L’artiste tombe, tente de se relever, puis s’écroule à nouveau (voir capture d'écran n° 4).

Quatre captures d’écran d’une vidéo tournée le 5 février 2021 à Panguipulli (géolocalisation ici), dans laquelle on voit un policier tirer sur le jongleur, Francisco Martínez.

 

Une seconde vidéo, provenant d’une caméra de sécurité, a également été diffusée par la radio chilienne Bío-Bío. Il n’y a pas de son, mais on y voit la même scène, ainsi que trois personnes qui accourent au moment où l’artiste se fait tirer dessus à trois reprises.

 

Un contrôle d’identité qui tourne mal

Dans un document audio diffusé par le journal chilien El Ciudadano, une infirmière, présente sur place, raconte :

La police a demandé la pièce d’identité du jeune. Celui-ci a répondu qu’il s’appelait Franco, qu’il travaillait depuis trois ans à Panguipulli et qu’il n’en avait pas. [...] Il a dit au policier : "Je m’appelle Franco, et toi ?" Le policier lui a répondu : "Comment ça, ‘et toi ?’" [...] Ensuite, il y a eu une dispute. Le jeune a levé ses machettes, et le policier lui a tiré dans le pied, puis dans l’autre pied, et dans le torse [...]. Les policiers sont ensuite partis directement. [...] J’ai essayé de le ranimer, jusqu’à la venue du Samu. Mais à son arrivée, je savais déjà qu’il était mort, car son cœur ne battait plus.

 

De son côté, la police a déclaré que Francisco Martínez avait refusé de se soumettre au contrôle d’identité, avant de menacer les agents avec ses machettes. L’un d’eux a alors tiré vers le sol, dans un premier temps. Selon la police, Francisco Martínez s’est ensuite dirigé vers cet agent "en brandissant ces éléments qui sont des armes blanches. Pour protéger leurs propres vies, les policiers ont alors décidé d’utiliser les armes à feu dans le cadre de la légitime défense".

Dès le 5 février, des manifestations ont éclaté dans la ville, afin de dénoncer l’attitude de la police. Des bâtiments publics ont été incendiés, comme la mairie, qui a été réduite en cendres.

Des bâtiments publics ont été incendiés à Panguipulli, le 5 février 2021, pour protester contre la police.

Des barricades en feu, à Panguipulli, le 5 février 2021 (géolocalisation ici).

 

Dans les jours suivants, des manifestations ont également été répertoriées dans plusieurs villes du pays, dont la capitale.

 

Inculpation pour homicide

Le 5 février, le policier ayant tiré sur Francisco Martínez a été placé en détention. Une enquête a également été ouverte par le ministère public de la région de Los Ríos (où se trouve Panguipulli), qui a déclaré trois jours plus tard qu’il était inculpé pour "homicide". De son côté, la police a indiqué qu’elle mettrait à sa disposition tous les éléments dont elle dispose.

L’un des points à éclaircir concerne notamment la nature des machettes ayant été brandies par Francisco Martínez. Certains habitants de Panguipulli – qui le connaissaient – ont ainsi indiqué dans les médias locaux et à notre rédaction que les machettes qu’il utilisait pour jongler n’étaient pas tranchantes.

Plusieurs habitants ont décrit à notre rédaction une personne paisible, qui se consacrait aussi à l’artisanat. Interviewée par la presse chilienne, sa sœur a également confié qu’il souffrait de schizophrénie, mais qu’il n’avait jamais été violent pour autant.

La police locale le connaissait car il vivait à Panguipulli depuis plusieurs années. Mais d’après les médias chiliens, ce n’était pas le cas de l’agent ayant tiré sur lui, car il était arrivé récemment dans la ville, pour renforcer les effectifs.

 

L’"urgence" de réformer la police chilienne

Plusieurs organismes de défense des droits de l’Homme ont réagi. Le 6 février, Sergio Micco, directeur de l’Institut national des droits de l’Homme (INDH, de l’État chilien) a ainsi déclaré qu’il y avait "deux points clés" dans cette affaire : un "contrôle d’identité très mal réalisé" et "l’usage d’une arme sans respecter les principes de proportionnalité".

Le même jour, José Miguel Vivanco, le directeur de la section Amériques de l’ONG Human Rights Watch, a indiqué : "La police ne peut pas tuer une personne car elle résiste à un contrôle d’identité. [...] Une enquête sérieuse doit être garantie pour savoir si l’usage de la force était nécessaire et proportionnel, en particulier lors des tirs dissuasifs et quand le policier a utilisé son arme létale de façon intentionnelle lorsque le jongleur s’est rué sur lui."

L’INDH et Human Rights Watch en ont profité pour rappeler "l’urgence" de réformer la police chilienne, une demande également formulée par plusieurs partis politiques d’opposition, alors qu’un texte est actuellement examiné au Congrès. La police se trouvait déjà sous le feu des critiques en raison de sa violence depuis octobre 2019, lorsqu’un mouvement populaire de grande ampleur avait éclaté pour dénoncer les inégalités.

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L’INDH a ainsi déploré le fait qu’il y avait "des manières d’agir qui se répét[aient] dans le temps" : "Les policiers ont immédiatement dit qu’il s’agissait d’un cas de légitime défense, alors qu’il aurait été bien mieux qu’ils disent qu’ils allaient enquêter sur les faits."