"On peut être accro dès la première prise" : la "Ice", la drogue qui ravage la jeunesse soudanaise

Plusieurs activistes soudanais ont publié des vidéos sensibilisation contre la propagation méthamphétamine, sous le hashtag #sauve ton fils
Plusieurs activistes soudanais ont publié des vidéos sensibilisation contre la propagation méthamphétamine, sous le hashtag #sauve ton fils © Observateurs

Elle est surnommée “Ice” ou “Satan” : ces dernières semaines, de nombreux Soudanais se sont alarmés face à l'augmentation de la consommation d’une drogue de synthèse extrêmement addictive, la méthamphétamine. Pour pallier l'insuffisance des mesures prises par les autorités jugées trop timorées, des militants ont mis en place des initiatives sur le terrain, à l’instar de Lubna Ali, présidente de l’ONG Bitmakaly.   

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Depuis début janvier, nombre d'activistes soudanais publient des vidéos de sensibilisation sous le hashtag #sauve ton fils, pour mettre en garde contre les dangers de la métamphétamine.

La méthamphétamine est une drogue de synthèse aux effets dévastateurs à long terme. Elle se présente sous forme cristalline, qui peut évoquer du verre pilé, ou de la glace. Et se consomme généralement fumée au moyen d'une pipe. 

Cette vidéo de sensibilisation réalisée par un jeune Tiktokeur met en scène un jeune accro à la drogue qui n'hésite pas à frapper son père pour lui prendre de l'argent et s'acheter de la méthamphétamine. 

@yousif_alrdesiy احفظو بيوتكم وراقبو اولادكم #الايس #السودان #مشاهير_السودان #fypシ ♬ الصوت الأصلي - يوسف الرديسي - yousif ALRedasy
“Une seule bouffée peut détruire ta vie, tous tes rêves. La ‘Ice’ c’est Satan” prévient ce TikTokeur.

"Nous incitons les familles à dépasser le sentiment de honte"

Lubna Ali a fondé Bitmakaly en 2013. Cette ONG gère un centre de désintoxication à Khartoum. Elle mène également des campagnes de sensibilisation auprès des jeunes dans la capitale soudanaise.  

Jusqu'à 2019, la drogue la plus consommée au Soudan était le cannabis. Il y avait aussi des médicaments psychotropes comme le Tramadol et le Captagon. La méthamphétamine a commencé à faire son apparition après la révolution, probablement en raison de l'instabilité politique. 

C'est une drogue très dangereuse et qui inquiète beaucoup, car on peut devenir accro dès la première prise et ses effets sont très nocifs pour la santé. Elle peut provoquer un accident vasculaire cérébral (AVC), un arrêt cardiaque, des problèmes rénaux, des tendances suicidaires. 

Malheureusement elle est devenue tendance parmi les jeunes. Elle est surtout consommée par les jeunes de 13 à 27 ans.    

Elle s'est fortement propagée dans le pays. À Khartoum, aucun quartier n'est épargné. Certains crimes sont liés à sa consommation, surtout les agressions sexuelles et les vols. Elle provoque aussi des hallucinations auditives et visuelles, des poussées délirantes, entre autres.

Campagne de sensibilisation menée par l’ONG Bitmakaly, le 18 janvier, dans une université à Khartoum.

Les jeunes sous l'effet de cette drogue peuvent rester éveillés des nuits entières, parfois plusieurs jours consécutifs. La personne est irritée, sur les nerfs. Il suffit d'un rien pour qu'elle provoque une bagarre.

Au niveau du centre de désintoxication que nous gérons, nous incitons les familles à dépasser le sentiment de honte, la stigmatisation sociale, car on peut soigner la dépendance à la méthamphétamine. Nous leur disons : "Faites soigner votre enfant. Il n'y a aucune différence entre un psychiatre et un médecin généraliste".

Le 3 janvier, le général Abdel Fattah al-Burhane, président du Conseil de souveraineté, instance qui dirige le pays, a annoncé le lancement d'une campagne de lutte contre la drogue. Depuis, une usine de fabrication de captagon a notamment été démantelée. Mais les dealers de méthamphétamine ne sont pas inquiétés, dénoncent des activistes qui se disent jusqu'ici déçus de la réaction des autorités. 

Lors de cette annonce, Abdel Fattah al-Burhane, auteur d'un putsch qui a provoqué l'interruption du processus démocratique le 25 octobre 2021, a également accusé "certaines parties de distribuer des stupéfiants aux jeunes, sous couvert de promouvoir la démocratie", sous-entendant que les jeunes qui manifestent régulièrement contre le coup d'État seraient pour la plupart sous l'effet de la drogue.  

Lubna Ali conteste ces accusations : 

Il n'y a aucune preuve de cela.  Nous n'avons pas eu de patients qui participaient aux manifestations. Nous avons surtout accueilli des jeunes en situation de stress post-traumatique, car  leurs proches ont été tués ou blessés dans les manifestations. Du coup, ils se sont réfugiés notamment dans la méthamphétamine, pour oublier leur chagrin.

Au niveau du centre que nous gérons à Khartoum, nous avons pris en charge 223 jeunes ces derniers mois. Huit d'entre eux  ont pris la fuite au bout de quelques jours ; 113 sont pris en charge à l'intérieur du centre, et 100 autres ont bénéficié d'une prise en charge en ambulatoire, à domicile. 

Mais la demande est très forte, et la plupart des centres de désintoxication ne peuvent plus accueillir de patients. J'espère que le prochain gouvernement mettra en place des politiques pour prendre en charge ces jeunes.

Les espoirs de nombreux activistes - qui demandent notamment à ce que les soins assurés dans les centres de désintoxication soient remboursés par la sécurité sociale - reposent sur la perspective de la formation d'un gouvernement civil dans les mois à venir.  

En effet, des dirigeants militaires et civils ont signé le 5 décembre 2022 un premier accord de sortie de crise. L'accord cadre a été signé par le général al-Burhane, le commandant paramilitaire Mohamed Hamdan Daglo ainsi que plusieurs groupes civils, notamment les Forces pour la liberté et le changement (FFC) qui ont été évincées lors du coup d'État. 

Il prévoit un retrait de l'armée du pouvoir pour permettre aux groupes politiques de former un gouvernement civil.