Au Kenya, les ravages de l’huile de la noix de cajou pour les mains des travailleurs

Cette ouvrière de 36 ans travaillant dans une usine de noix de cajou a reçu des soins médicaux pour ses blessures aux mains.
Cette ouvrière de 36 ans travaillant dans une usine de noix de cajou a reçu des soins médicaux pour ses blessures aux mains. © Compte Twitter @KilifiCountyGov.

À Kilifi, au Kenya, les mains des travailleurs transformant la noix de cajou sont gonflées et pleines d’ampoules. Nombre d’entre eux travaillent sans gants de protection ni machine, alors que la coque de la pomme de cajou contient une huile allergisante. Des photos publiées sur Twitter à la mi-janvier ont poussé les autorités à inspecter des usines où la noix de cajou est transformée.

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La noix de cajou est l’une des principales cultures sur la côte kényane, notamment dans le comté de Kilifi. Mais c’est l’une des noix dont la production est aussi la plus dangereuse, en raison des blessures qu’elle cause aux travailleurs qui l’extraient de sa coque.

Le 15 janvier, Daniel Faraja a essayé d’attirer l’attention à ce sujet, en publiant sur Twitter des photos montrant les mains de travailleurs. Son fil Twitter a déjà été vu plus d’un million de fois.

"Ils sont exploités et on ne leur fournit pas de gants pour protéger leurs mains"

Daniel Faraja est un entrepreneur de Kilifi. Il vit près d'une usine de transformation de noix de cajou :

Le 15 janvier, j'ai vu l'une des ouvrières, qui est ma voisine. Elle était venue chez moi pour chercher de l'eau, et quand je l’ai aidée, j'ai vu ses mains : elles étaient défigurées. Je lui ai demandé pourquoi, et elle m'a répondu : "Je travaille dans l'usine de transformation de noix de cajou. Mes mains sont comme ça à cause des noix." Elle a dit que ça lui faisait mal.

J'ai décidé de prendre des photos et de les publier, car j’ai réalisé qu’elle était illettrée et que les travailleurs n'étaient pas allés à l'école. Ils sont exploités et on ne leur fournit pas de gants pour protéger leurs mains. Ceux qu’ils reçoivent sont abîmés au bout de 10 à 20 minutes, et ensuite, on ne leur en donne plus.

La coque de la noix de cajou contient une huile, qui est très corrosive et acide. Lorsqu'elle entre en contact avec les mains des travailleurs, elle les abîme s’ils ne portent pas de gants.

Le principal sous-produit de la transformation de la noix de cajou est l'huile de la coque : cette substance, très acide, peut brûler la peau si elle n'est pas manipulée correctement. Il est donc conseillé aux travailleurs de porter des gants et des chemises à manches longues pour protéger leur peau des irritations, à toutes les étapes du processus, surtout si elle est manipulée à la main, et non avec des machines.

L’exportation de cette huile est très rentable : d’ici 2016, le marché mondial devrait ainsi croître de 7,81 % pour atteindre 489,63 millions de dollars (452,34 millions d'euros), ses usages étant toujours plus variés. Elle est, par exemple, utilisée dans des peintures, vernis et résines, notamment dans les industries de l'automobile, du carburant et du tabac.

Cette vidéo publiée le 16 janvier montre des coques de cajou en train d'être brûlées.

Bien que les dommages cutanés causés par cette huile soient connus, les chercheurs estiment que l’impact de la transformation de la noix de cajou sur la santé des travailleurs demeure sous-estimé, en raison de la vulnérabilité de ces derniers – beaucoup sont des femmes, non éduqués, surchargés de travail et sous-payés.

"Ils ne peuvent rien faire car leurs mains sont toujours douloureuses"

Daniel Faraja poursuit :

Les travailleurs finissent par se blesser. Ils ne peuvent plus aller travailler, par exemple à la ferme. Ils ne peuvent pas manger de la nourriture chaude, laver leurs vêtements, se doucher, cuisiner… Ils ne peuvent rien faire parce que leurs mains sont toujours douloureuses. Cela ne devrait pas arriver.

Quelqu'un les exploite parce qu'ils sont pauvres, et à la fin de la journée, leur salaire est très faible. Il y a 200 à 300 personnes qui travaillent dans ces usines. [à Kilifi, les usines de transformation de la noix de cajou emploient plus de 1 000 personnes, NDLR.]

Selon nos Observateurs, les travailleurs kényans gagnent entre 6 et 20 shillings kényans (0,04 à 0,15 euro) par kilogramme de noix de cajou transformée, sachant qu’une personne ne peut pas transformer plus de cinq à six kilogrammes par jour.

Le kilogramme de noix de cajou peut être vendu à 1 500 shillings kényans (11,20 euros), tandis que 500 ml d’huile peuvent être vendus à 4 000 shillings (environ 30 euros).

"Quand la direction a remarqué que je leur posais des questions, ils m'ont chassé"

Ananda Shadrack, un Youtubeur de Kilifi, a découvert le sort des travailleurs de la noix de cajou alors qu'il faisait des recherches sur ses bénéfices économiques pour un projet de documentaire, en novembre 2022. Il a visité une usine de transformation de noix de cajou :

J’ai découvert là-bas les difficultés auxquelles les travailleurs étaient confrontés : travail de 6 h à 18 h, aucun équipement approprié fourni par l'employeur, faibles salaires. J'ai demandé la permission de prendre des vidéos et d'interviewer certains travailleurs, mais ma demande a été rejetée. Malgré tout, j’ai décidé d'en interviewer sans les enregistrer. Mais quand la direction a remarqué que je leur posais des questions, ils m'ont chassé.

Après avoir vu les tweets de Daniel Faraja, Ananda Shadrack est allé parler avec des victimes dans une usine de noix de cajou. Il a publié l’interview sur YouTube.

"Lors de mon interview avec [les travailleurs], ils m’ont dit que l'entreprise pour laquelle ils travaillent ne leur fournissait pas les gants appropriés pour les protéger de l'huile de la coque. Au lieu de cela, ils leur donnent des gants qui durent seulement quelques minutes, et uniquement lorsque des visiteurs sont présents", explique Ananda Shadrack dans cette vidéo en swahili, où on le voit avec des travailleurs.

Kilifi se trouve sur la côte du Kenya : c'est une région marginalisée du pays, confrontée à la faim, à des taux élevés d'abandon scolaire et de grossesses précoces. [Le taux de pauvreté à Kilifi était de 48,4 % en 2016, NDLR].

Durant des décennies, aucun média n’a jamais tenté de mettre en lumière les difficultés des habitants de la zone. Donc j'ai décidé de lancer mon propre média, pour tenter de les aider, en parlant des injustices et des violations des droits de l'Homme. C’est pourquoi j’ai parlé avec ces travailleurs : pour les aider à obtenir justice.

À la suite de ces tweets et vidéos attirant l'attention sur les blessures causées par la transformation de la noix de cajou, le gouvernement du comté de Kilifi a inspecté des usines locales. Il a même ordonné à l’une d’elles – Warda Nuts, qui employait la femme visible sur les photos – de fermer, jusqu'à ce qu'elle soit en mesure de fournir des certificats médicaux et des équipements de protection à ses employés. Il a également aidé cette femme à obtenir des soins.

Au Kenya, l'industrie de la noix de cajou emploie jusqu'à 50 000 personnes, de façon directe ou indirecte. Bien que la production ait considérablement diminué au cours des dernières décennies, plusieurs projets nationaux et des usines étrangères ont contribué à la relancer sur la côte.