ENQUÊTE

Comment le compte Twitter d’une ONG ivoirienne est devenu le faux profil “Gauthier Pasquet”

Le compte “Gauthier Pasquet” diffuse souvent de la désinformation. Une enquête sur les traces numériques de ce compte indiquent des ramifications ivoiriennes, et particulièrement une ONG administré par un proche de Guillaume Soro.
Le compte “Gauthier Pasquet” diffuse souvent de la désinformation. Une enquête sur les traces numériques de ce compte indiquent des ramifications ivoiriennes, et particulièrement une ONG administré par un proche de Guillaume Soro. © Studio graphique FMM

Depuis l’été 2022, le compte Twitter de Gauthier Pasquet, se présentant comme un journaliste français basé à Bamako, a publié plusieurs fausses informations attisant les tensions sur les réseaux sociaux. S’il est déjà identifié par de nombreux enquêteurs en ligne comme un faux profil, notre étude des traces numériques du compte permet de révéler son identité d’origine : celle d’une ONG ivoirienne administrée par au moins un proche de Guillaume Soro, ex-Premier ministre ivoirien, avant qu’il ne quitte son rassemblement politique.

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Avec ses 18 000 abonnés, le compte Twitter de Gauthier Pasquet, se présentant comme celui d’un “journaliste indépendant de RFMTV, lanceur d’alertes” et “analyste politique, spécialiste Afrique de l’Ouest-Sahel” basé à “Bamako” a autant de soutiens que d’ennemis sur les réseaux sociaux.

Habitué des publications sur l’actualité politique au Mali ou de façon générale sur l’actualité en Afrique de l’Ouest, le compte a attiré l’attention depuis qu’il diffuse quotidiennement des contenus destinés à contrebalancer l’influence de la propagande pro-russe sur les réseaux sociaux et à battre en brèche les narratifs anti-Français.

  • Pourquoi ce compte a-t-il récemment attiré l’attention ?

Le compte @Gauthier_Pasq publie certaines informations exactes à partir de sa veille sur l’actualité de la sous-région. Mais il n’hésite pas également à diffuser de fausses informations, en particulier défavorable aux autorités de la transition malienne. 

Le 29 octobre, il affirme notamment que l’agence de presse et société de production française Capa a contacté le Premier ministre malien, et que ce dernier ouvre la porte à de nouvelles collaborations avec des “forces étrangères” à la suite de “dysfonctionnements” avec le groupe Wagner. Capa lui répond dès le lendemain que son information “est fausse”.

Le 27 août, il diffuse un faux tweet du ministre des Affaires étrangères malien, Abdoulaye Diop, prêtant à Assimi Goïta, le président de la transition malienne, la volonté de mettre en place un “régime totalement militaire”. 

Le 17 août, il attribue à l’ancien président de la transition malienne Bah N’daw des propos qu’il n’a pas tenu. L’allégation suscite notamment un démenti au journal télévisé de l’ORTM, principale télévision du Mali. 

Mais ses fausses informations ne concernent pas que le Mali : le 27 septembre, après un tweet prêtant à Macky Sall une volonté de ne pas briguer un troisième mandat dans le cadre de l’élection présidentielle de 2023 au Sénégal, propos qu’il n’a jamais tenu ou confirmé, “Gauthier Pasquet” a été qualifié “d’ennemi de l’Afrique” par un blogueur sénégalais sur YouTube

Cette stratégie a semblé attirer de nombreux abonnés, puisque le compte est passé de 1 840 abonnés au 14 août à 18 322 au 2 novembre, soit une multiplication par dix de ses abonnés en deux mois et demi selon l’outil en ligne SocialBlade.

  • Ce que l’on sait déjà sur le compte “Gauthier Pasquet”

Comme l’expliquent nos confrères de FasoCheck, média de vérification au Burkina Faso, le compte de Gauthier Pasquet utilise une photo de profil volée au journaliste turc Can Dündar.

Ce dernier a d’ailleurs interpellé le compte de Gauthier Pasquet le 22 août pour lui demander de ne plus utiliser sa photo. Si "Gauthier Pasquet" lui a répondu qu’il s’agissait d’un "hommage", il a aussi promis au journaliste turc de ne plus utiliser sa photo. Pour l’heure, il a pourtant simplement recadrée la photo qu’il utilise toujours.

Dans une précédente version de sa biographie, “Gauthier Pasquet” indiquait être un correspondant du média “RFMTV” au Mali, en Guinée et au Burkina Faso, une information qu’il a depuis retirée. 

RFMTV pourrait renvoyer à la station radio française RFM, ou au média congolais Radiotélévision Forces des Médias. Contactés par nos confrères d’AfricaCheck, l’un et l’autre ont confirmé qu’il n’existait aucun journaliste au nom de Gauthier Pasquet dans leurs effectifs.

  • Ce que révèle l’enquête sur les traces numériques

La rédaction des Observateurs de France 24 a procédé à de multiples recherches pour trouver les interactions du compte Gauthier Pasquet depuis sa création en août 2021. Nous avons utilisé comme outil notamment le site webarchive.com pour retrouver d’anciens tweets effacés, qui pourraient donner des éléments sur un changement de nom du compte. Nous avions expliqué la démarche à mener avec ce site en détail dans cet article.

Plusieurs comptes Twitter l’avaient déjà repéré : le compte @Gauthier_Pasq s’appelait auparavant @Petit_Ladji. C’est en effet ce qu’on observe sur une période allant du 28 avril au 31 juillet 2022. 

Lors d’interactions avec d’autres utilisateurs de Twitter, le compte @Petit_Ladji tweete principalement sur l’actualité politique ivoirienne. Particulièrement en se moquant d’utilisateurs favorables à Guillaume Soro, ancien Premier ministre ivoirien condamné à la prison à perpétuité dans l’affaire de la tentative de coup d’État en décembre 2019, et actuellement en exil.

Exemple de tweet en réponse à des comptes pro-Soro effectué par Petit Ladji le 28 avril 2022.
Exemple de tweet en réponse à des comptes pro-Soro effectué par Petit Ladji le 28 avril 2022. © Twitter / Webarchive

Le compte, très actif, avec plus de 250 tweets entre avril et juillet disparaît pendant un peu plus de 24 heures le 30 juillet. Puis, il poste le 31 juillet un tweet, toujours en réponse à des pro-Soro, où on aperçoit qu’il a troqué le nom “Petit Ladji” pour celui de “Norbert Navaro”, homophone du journaliste de RFI Norbert Navarro animant la revue de presse française.

Le même jour, en début d’après midi, le compte devient “Gauthier Pasquet” en utilisant la photo du journaliste Can Dundar, et effectue son premier tweet sous ce nom en réponse à une lettre ouverte de Tidjane Thiam, ancien ministre ivoirien, regrettant de ne pas pouvoir organiser un rassemblement à Yamoussoukro. 

Le tweet défend la position des autorités ivoiriennes, et du président Alassane Ouattara, dans la continuité du compte @Petit_Ladji. 

Une ONG ivoirienne à l’origine

Mais cette identité n’est pas la première de ce compte Twitter : en cherchant des publications d’août 2021, date de création du compte, il est possible de retrouver une vingtaine de tweets effectués sous le nom de @ONG_Sharing. C’était le compte d’une ONG solidaire pour “ceux dans le besoin”, soutenant là la fois des enfants, lançant des appels aux dons, ou encore opposé aux violences faites aux femmes.

L’ONG a été créée par un proche de Guillaume Soro, présenté dans de nombreux médias comme le “porte-parole de la jeunesse” du politicien ivoirien. Il a notamment participé à un événement fin décembre 2021 au nom de cette ONG. Son activité exacte reste floue cependant, peu d’informations étant documentées sur ses actions.

Une comparaison de l’identifiant Twitter des comptes @ONG_Sharing, @Petit_Ladji et @GauthierPasq ne laisse aucun doute : il s’agit exactement du même compte avec l’identifiant numéro 1421761499538804738 qui a donc changé au moins trois fois de nom, comme visible dans le diaporama comparatif ci-dessous.

Un compte géré dorénavant par des pro-Ouattara ?

Début janvier 2022, le compte @ONG_Sharing avait commencé à publier des tweets n’ayant rien à voir avec son activité première, notamment sur le football, ou encore en interpellant le compte “Chris Yapi”. 

“Chris Yapi” est connu en Côte d’Ivoire pour être un compte “avatar” se présentant comme un média alternatif d’enquête politique, soutien avéré de Guillaume Soro. Certains utilisateurs affirmaient même que le compte était géré directement par Guillaume Soro lui-même ou du moins par ses collaborateurs directs. 

On retrouve d’autres tweets offensifs vis-à-vis de Guillaume Soro sur le compte de Petit Ladji également.

Pourquoi un compte affilié à une ONG d’un proche de Guillaume Soro est-il subitement devenu son premier pourfendeur ? 

Contacté par la rédaction des Observateurs de France 24, le président de ONG Sharing à l’époque (dont la rédaction des Observateurs de France 24 a choisi de ne pas publier le nom), a affirmé ne plus administrer le compte Twitter, et a nié être “Gauthier Pasquet”.

Il a aussi expliqué avoir “quitté le parti de Guillaume Soro [Génération des peuples solidaires] à la suite d’un différend”, et s’être “éloigné de la politique” sans préciser de date. Il n’a cependant pas été en mesure de communiquer le nom de ses collaborateurs au sein de l’ONG ou les personnes ayant géré ce compte Twitter.

À partir de septembre 2021, le camp Soro a effectivement fait face à de nombreuses défections documentées par la presse ivoirienne, certains reprochant au leader ses positions trop offensives par rapport au président Alassane Ouattara. Guillaume Soro est connu pour avoir été un précurseur des opérations d’influence sur les réseaux sociaux comme le rapportait Jeune Afrique en novembre 2020

La rédaction des Observateurs de France 24 a pu observer que les publications de Gauthier Pasquet étaient systématiquement relayées par des comptes pro-Ouattara notamment sur Facebook, demandant même parfois aux utilisateurs de s’y abonner “massivement”.

Il est impossible aujourd’hui d’affirmer avec certitude qui administre aujourd’hui le compte @Gauthier_Pasq, ni d’établir de lien entre les précédentes identités du compte et celles d’aujourd’hui : le compte a tout à fait pu passer de main en main, voire même être administré par plusieurs personnes. 

Mais son origine ivoirienne est certaine, et ses relais favorables au président ivoirien ou opposés à Guillaume Soro se sont renforcés particulièrement depuis l’arrestation le 10 juillet d’un contingent de soldats ivoiriens au Mali. Ces soldats, accusés par la junte au pouvoir d’être des mercenaires, sont toujours emprisonnés à Bamako, et le président ivoirien a été durement critiqué par l’opposition pour sa gestion de cette affaire.