INTOX

Fausse démission de l’ambassadeur de France en Ukraine : le parcours d’une intox

Comment est née l'intox annonçant la démission d'Étienne de Ponçins ? La rédaction des Observateurs a enquêté.
Comment est née l'intox annonçant la démission d'Étienne de Ponçins ? La rédaction des Observateurs a enquêté. © Observateurs

Entre le 18 et le 19 octobre, de nombreux utilisateurs des réseaux sociaux, dont un membre du parti du Rassemblement national, ainsi que des médias d’Afrique francophone, ont relayé l’information de la démission de l’ambassadeur de France en Ukraine, Étienne de Poncins, poussant ce dernier à effectuer un démenti officiel sur Twitter. La rédaction des Observateurs s’est intéressée au parcours de cette fausse information diffusée cinq jours auparavant et aux raisons de sa diffusion.

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Le 19 octobre, un membre du parti politique du Rassemblement national, Jean-Michel Cadenas, a publié un tweet annonçant la démission de l’ambassadeur de France à Kiev, Étienne de Poncins, ajoutant dans son message que ce dernier aurait déclaré : "Nous ne savons plus ce que nous défendons ici, même Volodymyr Zelensky n’est plus ici à Kiev, pourquoi continuez de sacrifier le peuple ukrainien".

Le message a suscité dans la matinée une réponse de l’ambassadeur français en Ukraine lui-même lui demandant de supprimer sa publication, car il s’agissait d’une "fake news".

Le tweet de Jean Michel Cadenas a depuis été supprimé mais a été archivé ici.

Étienne de Poncins a depuis publié plusieurs photos d’événements diplomatiques organisés à Kiev, comme la réception de gendarmes légistes français venus en mission en Ukraine, ou encore dans son bureau lors d’une visioconférence avec le Sénat.

Comment est née cette fausse information ?

Dans le message initial relayé par le membre du Rassemblement national, la phrase mentionnant Volodymyr Zelensky a retenu l’attention de la rédaction des Observateurs de France 24.

En cherchant cette phrase dans un premier temps sur Twitter, il est possible de constater que cette phrase a été relayée mot pour mot avec une particularité : le Z du nom du président ukrainien est écrit avec une minuscule.

Des articles sont apparus dès le 18 octobre relayant cette fausse information. Parmi eux, on peut noter un article du média sénégalais Senenews depuis modifié, un article du site sénégalais Actu 221.net toujours en ligne, ou un article du site camerounais 237online encore en ligne.

Ces occurrences sont les plus anciennes reprises d’articles par des médias et ont pour point commun d’être toutes d’Afrique francophone. Beaucoup reprennent également la faute d'orthographe sur le nom "zelensky" avec le Z minuscule.

Contactée par la rédaction des Observateurs de France 24, le journaliste auteur de l’article pour Senenews a expliqué avoir repris cette information après l’avoir vu relayée partout sur Facebook, et notamment par des influenceurs sénégalais. 

Une recherche de la phrase "L’ambassadeur de France démissionne" avec l’outil WhoPostedWhat permet de constater que cette fausse information a circulé depuis plusieurs jours. On retrouve de nombreuses publications particulièrement entre le 16 et le 19 octobre reprenant exactement les mêmes phrases et la même ponctuation. Certains de ces messages sont agrémentés de la formule "très très urgent". D’autres précisent "lu quelque part" ou "lu sur un mur" sans jamais préciser de source.

Dans le flot des publications, une page Facebook nommée "RT Afrique"  avec le logo de la chaîne russe RT a également relayé cette publication. Elle a été citée par plusieurs relais de la désinformation, notamment Silvano Trotta, vidéaste français complotiste prorusse, qui s’est étonné sur son compte Telegram de voir cette information uniquement dans un média russe. Il n’est cependant pas clair si la page Facebook "RT Afrique" soit lié à la chaine russe RT.

La publication la plus ancienne disponible publiquement et retrouvée par la rédaction des Observateurs de France 24 a été publiée le 14 octobre à 17 h 25 dans un groupe Facebook ivoirien nommé "Observatoire démocratique africain". On y retrouve exactement la même ponctuation, la même faute de frappe au nom Zelensky, et surtout, la phrase affirmant que Volodymyr Zelensky aurait quitté Kiev.

La rédaction des Observateurs de France 24 a pu s’entretenir avec l’auteur de la publication. Ce dernier a refusé d’indiquer la source de son information ou s’il était lui-même l’inventeur de cette publication et de ces citations. 

Cependant, ce dernier n’a pas caché son ressenti antifrançais et a invité les médias internationaux, dont France 24, à faire "un retour vers la vraie information sinon d’ici à 2025  la France sera haïe partout en Afrique à cause de [votre] manière de faire" (sic).

Dans les échanges avec cet internaute, ce dernier s’est même amusé à indiquer la prochaine fausse information qu’il allait diffuser. Quinze minutes après nous l’avoir envoyée, ce dernier l’a publié dans le même groupe Facebook "Observatoire démocratique africain".

L’auteur de cette publication n’en est pas à son premier coup : il s’est illustré à plusieurs reprises entre septembre et octobre en relayant plusieurs citations totalement inventées attribuées à Vladimir Poutine ou à différentes personnalités politiques africaines.

La plupart de ses publications, toutes postées dans le groupe "Observatoire démocratique africain" reprennent la formulation "très très urgent" visibles dans celle annonçant la démission d’Étienne de Poncins.

Si les motifs de cet internaute ne sont pas clairs, tout indique qu’il est l’auteur de la publication initiale qui a amené plusieurs médias et personnalités politiques à relayer une fausse information et occasionné un démenti de l’ambassadeur de France à Kiev lui-même.

Ce type de publication inventée à des fins de désinformation n’est pas un fait isolé : en juin 2020, la rédaction des Observateurs de France 24 avait enquêté sur un réseau d’utilisateurs de Facebook en République démocratique du Congo qui inventait des citations de personnalités politiques ou publiques dans le but d’obtenir le maximum de partages et qui avaient trompé dans certains cas des médias.

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