"Nous ne pouvons pas rentrer chez nous" : au Nord-Kivu, le désespoir des habitants de Bunagana, tenue par le M23

Dans une école qui abrite des réfugiés près de Rutshuru. Des écoles, des hangars et autres terrains publics ont été aménagés pour accueillir les réfugiés. Photo transmise par notre Observateur à Rutshuru.
Dans une école qui abrite des réfugiés près de Rutshuru. Des écoles, des hangars et autres terrains publics ont été aménagés pour accueillir les réfugiés. Photo transmise par notre Observateur à Rutshuru. © Les Observateurs de France 24

Tandis que les rebelles du M23 tiennent depuis trois mois la ville de Bunagana et ses environs, des milliers de personnes ont fui les combats pour se rendre en Ouganda ou dans des zones du Nord-Kivu contrôlées par l’armée congolaise. Depuis Rutshuru, à une vingtaine de kilomètres, nos Observateurs racontent le quotidien chamboulé de ces déplacés.

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Depuis plusieurs mois, Bunagana se vide de ses habitants. L’armée congolaise a perdu en juin le contrôle de cette ville située dans le Nord-Kivu, près des frontières ougandaises et rwandaises. Ce carrefour commercial est désormais complètement fermé, tenu par le groupe rebelle du M23.

Le M23, pour "Mouvement du 23 mars", est un groupe de rebelles congolais accusé depuis 2012 de plusieurs crimes de guerre par les ONG de défense des droits de l’Homme. Selon un rapport de l’ONU publié le 4 août, le groupe aurait par ailleurs un appui matériel des forces armées rwandaises. La reprise des combats fin 2021 entre l'armée congolaise et le M23 a attisé les tensions entre les deux pays.

>> LIRE SUR LES OBSERVATEURS :#RwandaIsKilling : la désinformation attise les tensions entre la RDC et le Rwanda

"Nous ne pouvons pas rentrer chez nous : le simple fait de rester dans la ville peut être perçu comme un soutien."

De nombreux habitants de Bunagana ont fui les combats depuis le début de l’année, comme notre Observateur Laurent (pseudonyme) et sa famille, en mars dernier.

Nous sommes partis fin mars pour l’Ouganda, comme de nombreuses familles. Nous nous sommes installés dans des petits camps improvisés faits de bâches dans les forêts, près de la frontière. Beaucoup comme nous s'installent là, car les camps de réfugiés en Ouganda sont à l'est, et nous préférons ne pas trop nous éloigner de nos villages d’origine où nous avons tout laissé.

Dans un camp de réfugiés improvisé à proximité de Kisoro, en Ouganda. Avril 2022.
Photos transmises par notre Observateur à Rutshuru.
Dans un camp de réfugiés improvisé à proximité de Kisoro, en Ouganda. Avril 2022. Photos transmises par notre Observateur à Rutshuru. © Les Observateurs de France 24

Début septembre, les autorités ougandaises nous ont posé un ultimatum : soit rejoindre les camps de réfugiés loin de chez nous, soit rentrer au Congo.

Nous ne pouvons pas rentrer chez nous [à Bunagana, NDLR]. Le risque, c'est d’être associé au M23, et le simple fait de rester dans la ville peut être perçu comme un soutien.

Alors nous sommes rentrés avec un convoi de bus en évitant la frontière au niveau de Bunagana pour rejoindre Rutshuru. Maintenant, nous attendons l’inattendu [que l’armée congolaise libère Bunagana, NDLR] pour pouvoir rentrer enfin chez nous.

 

Depuis novembre 2021, plus de 170 000 personnes ont été déplacées à l'est du Congo selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR).

L'Ouganda, qui accueille déjà plus de 1,5 million de personnes d'origines variées, semble de plus en plus réticent à accueillir les réfugiés : environ 700 ménages qui fuyaient la région de Bunagana ont été refoulés à la frontière ougandaise depuis le début du mois de septembre. De plus en plus de Congolais passés comme Laurent par l’Ouganda reviennent ces dernières semaines vers le Congo. En tout, près de 8 000 d’entre eux ont regagné Rutshuru, ville située à une vingtaine de kilomètres de Bunagana, et y vivent dans des conditions précaires dans des écoles, stades et sites gérés par le Haut-Commissariat aux réfugiés.

Dans un stade qui abrite des réfugiés près de Rutshuru. Des écoles, des hangars et autres terrains publics ont été aménagés pour accueillir les réfugiés. Photo transmise par notre Observateur à Rutshuru.
Dans un stade qui abrite des réfugiés près de Rutshuru. Des écoles, des hangars et autres terrains publics ont été aménagés pour accueillir les réfugiés. Photo transmise par notre Observateur à Rutshuru. © Les Observateurs de France 24

Dans les camps de déplacés, aider les enfants à "garder une atmosphère de la vie normale"

Pierre (pseudonyme), membre d’une association pour aider la jeunesse dans la région, s’est rendu le 16 septembre sur le site de déplacés aménagé par le HCR Rwasa II, qui accueille actuellement 15 000 personnes, pour y organiser un tournoi de football pour les enfants et adolescents.

Il n’y a pas que le M23 dans la région, et nous craignons que si ces jeunes restent oisifs, ils ne soient enrôlés par d’autres groupes armés.

Ils ne peuvent pas aller à l’école ou travailler, donc on a essayé de trouver des petites choses pour les occuper physiquement et mentalement. On a pensé au football pour créer un moment d’échange et de partage et pour qu'ils puissent oublier un peu leur situation.

Enfants déplacés dans le camp Rwasa II, lors du tournoi de football organisé le vendredi 15 septembre.
Enfants déplacés dans le camp Rwasa II, lors du tournoi de football organisé le vendredi 15 septembre. © Amani-Institute ASBL

Nous avons également prévu de mettre très vite en place une école alternative sur le camp de déplacés, ce sera sûrement sous un arbre, avec des moyens limités... On improvisera. Le plus important, c'est qu’ils gardent une continuité dans leur apprentissage et que soit préservée une atmosphère de la vie normale.

A Rutshuru, la rentrée le 5 septembre a été difficile, entre les établissements s occupés par les déplacés et les manifestants qui ont barricadé les écoles, exigeants de pouvoir rentrer dans leur village occupé par le M23 pour pouvoir étudier.

Le sort préoccupant des déplacés qui reviennent vers Bunagana

Si la plupart des déplacés reviennent vers Rutshuru, certains sont condamnés à regagner les territoires contrôlés par le M23. Le week-end du 10 septembre, deux bus de déplacés partis de l’Ouganda à destination de Rutshuru ont ainsi été détournés vers Bunagana.

Selon nos Observateurs au Nord-Kivu, le sort des personnes restées sur place ou condamnées à y retourner est difficile à connaître car l’information ne filtre quasiment pas de Bunagana. Les associations et membres de la société civile craignent le pire, comme l’explique Pierre :

Notre crainte, c’est que le M23 continue à faire ce qu’ils ont toujours fait : enrôler des jeunes en leur faisant des promesses chimériques pour remplir les rangs, donner du poids à leur revendication et faire pression sur le gouvernement, et ainsi les utiliser comme boucliers humains et dire que le Congo tue ses fils.

Certaines personnes n’ont pas pu quitter Bunagana, parce qu’elles n’en avaient pas les moyens financiers, ou encore parce qu’elles étaient handicapées, trop vieilles… ou encore parfois parce qu’elles étaient naïves et ont cru les promesses du M23. Il y a également ceux qui ont été reconduits de force à Bunagana, comme les passagers du bus.

Il est aussi possible qu’ils contraignent les gens à intégrer leurs rangs par la torture ou en les menaçant de mort.

Alors que de nombreux membres de la société civile critiquent la passivité des forces armées congolaises face à la situation, le gouverneur militaire du Nord-Kivu, Constant Ndima, a déclaré le 12 septembre à Goma que l’armée congolaise était en train de tout faire pour "coûte que coûte récupérer la situation à Bunagana".