Pieds attachés et humiliées : des victimes des Koglweogos, milice populaire, filmées à Ouagadougou

Assemblage de deux moments visibles dans une vidéo envoyée par un témoin, dans un quartier général Koglweogo de Ouagadougou où des personnes interpellées sont attachées par des chaînes aux pieds.
Assemblage de deux moments visibles dans une vidéo envoyée par un témoin, dans un quartier général Koglweogo de Ouagadougou où des personnes interpellées sont attachées par des chaînes aux pieds. © Observateurs

Un habitant de Ouagadougou a réussi à filmer une brève séquence témoignant des méthodes utilisées par des Koglweogos, milice d’auto-défense au Burkina Faso se donnant pour mission de réguler les cas de banditisme locaux. Dans la séquence transmise à la rédaction des Observateurs de France 24, on voit plusieurs personnes les pieds attachés par des chaînes, et notre témoin affirme avoir assisté à des scènes d’humiliation, en dehors de tout cadre légal.

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La vidéo de 11 secondes montre au moins cinq personnes assises sur un banc, les pieds attachés par des chaînes fermées par des verrous. On entend un interlocuteur parler en mooré, une des langues du Burkina Faso, avant qu’un autre indique  à une personne de cesser de filmer.

La scène s’est déroulée le 20 mars dans un quartier périphérique de Ouagadougou, dans le quartier général d’un groupe de Koglweogos de la capitale burkinabè. Pour des raisons de sécurité des victimes, la rédaction des Observateurs de France 24 a choisi de ne pas dévoiler tous les détails portés à sa connaissance. 

Les Koglweogos sont des milices, formées dès 2015, généralement formées d’habitants constitués en comités de vigilance pour contrer la multiplication des cas de banditisme. Notre rédaction a documenté à plusieurs reprises des cas d’abus perpétrés par ces milices dans leur traque de voleurs ou bandits. 

“Pour les Koglweogos, la présomption d’innocence n’existe pas”

Jean-Yves (pseudonyme) était de passage à ce moment-là, et a assisté à la scène.

Les détenus étaient là pour plusieurs raisons. J’en ai vu un qui a été amené par ses propres parents parce qu’il avait fugué de la maison familiale et pour qu’on lui inflige des corrections. D’autres pour des cas de vol présumé ou de détournement d’argent. Un jeune était là parce qu’il avait été amené par son frère qui l’accuse de consommer de la drogue. Mais selon ce dernier, avec qui j’ai pu discuter, la raison était plutôt un conflit lié à l’héritage de leur défunt père. Le grand frère voulait l’écarter de l’héritage familial  [la rédaction des Observateurs n’a pu vérifier l’exactitude des récits, néanmoins, notre témoin affirme qu’aucune enquête préalable n’a été menée par les Koglweogos pour établir les faits, NDLR].

Pour les Koglweogos, la présomption d’innocence n’existe pas. Les personnes sont enchaînées souvent sans qu’on leur donne des explications ou la raison de leur présence dans ces locaux. Si personne n’apporte à manger à ces personnes arrêtées, ils ne leur donnent rien. On voit un seau blanc dans la vidéo : c’est là que les personnes font leur besoin. Ils n’ont pas le droit d’aller aux toilettes.

Selon notre témoin, ce seau aurait été utilisé pour l'ensemble des personnes interpellées par les Koglweogos comme toilette commune.
Selon notre témoin, ce seau aurait été utilisé pour l'ensemble des personnes interpellées par les Koglweogos comme toilette commune. © Observateurs

“Je ne pouvais pas imaginer qu’on ait ce genre de pratiques au 21e siècle”

Une personne a aussi été arrêtée pour un différend commercial. Il n’a pas subi de violences physiques mais des humiliations verbales choquantes. On l’a fait asseoir par terre devant un collège de vieilles personnes qui l’ont insulté copieusement. Cette personne est restée trois jours dans leurs locaux, pendant quasiment 24 heures sans manger. Il a dû payer une amende de 52 000 FCFA [autour de 80 €, NDLR].

Je me suis offusqué du traitement auquel j’ai assisté. J’estime qu’il n’y a aucun cadre légal. Je voulais surtout dénoncer les chaînes aux pieds, qui ont une symbolique très forte pour moi : elles renvoient à des traitements moyenâgeux, qui rappellent même les stigmates de l’esclavage. Je ne pouvais pas imaginer qu’on ait ce genre de pratiques au 21e siècle.

 

“Il n’est pas légitime d’immobiliser quelqu’un qui ne présente pas un danger imminent” selon un porte-parole des Koglweogos

Les sévices décrits par ce témoin correspondent à d’autres récits impliquant les Koglweogos et rapportés par nos Observateurs au Burkina Faso : généralement ligotés au niveau des pieds par des cordes, certaines victimes de Koglweogos sont parfois immobilisées avec des chaînes en fer fermées à double tour.

Contacté par la rédaction des Observateurs de France 24, Samir Abdoul Karim Ouedraogo, le rapporteur officiel et “chef d’état-major adjoint” des Koglweogos précise les règles qui régissent ces groupes d’auto-défense : 

Des Koglweogos n’ont pas le droit d’accuser un innocent, de l’attraper sans preuve. Cependant, il est justifié de le menotter ou de l’immobiliser pour qu’il ne fuie pas, mais cela doit être évalué en fonction de sa dangerosité. Il n’est pas légitime d’immobiliser quelqu’un qui ne présente pas un danger imminent. 

Il est par ailleurs interdit d’arrêter quelqu’un pour un litige commercial ou économique. Seuls les voleurs, les braqueurs, les personnes armées sans raison ou les terroristes peuvent l’être.

Informé par notre rédaction de l'existence de ces images, il a désapprouvé le traitement réservé aux personnes accusées.

Samir Abdoul Karim Ouedraogo revendique environ 100 groupes Koglweogos dans la région de Ouagadougou, des chiffres invérifiables. Dans la capitale du Burkina Faso, les Koglweogos n’ont jamais cessé d’être actifs : plusieurs publications en 2018 ou 2020 documentent leurs actions pour récupérer des motos présumées volées et les stocker dans leurs quartiers généraux.

 

“Ils utilisent des moyens illégaux pour obtenir des résultats rapides”

Clément Bassolé est l’un de nos premiers Observateurs à nous avoir alertés sur les dérives des Koglweogos au Burkina Faso en 2015. 

Les Koglweogos n’ont jamais cessé d’être actifs dans la région de Ouagadougou. Dans mon quartier, il n’y en a pas à cause d’une caserne de gendarmerie. Mais plus loin derrière, juste à cinq kilomètres, il y en a. Aujourd’hui, il n’y a plus de polémiques sur leurs actions, comme si c’était devenu acceptable. Ils ont réussi à se faire apprécier et beaucoup préfèrent les solliciter que d’aller à la police.

Il y a beaucoup de raisons à cela, mais on peut citer l’usage de moyens illégaux pour obtenir des résultats rapides, la maîtrise du réseau des délinquants, ou encore le fait qu’ils sont difficiles à corrompre. On peut ajouter à cela que les Koglweogos sont proches des populations locales, car leurs membres sont en général des gens de la zone bien connus.

Depuis le 21 janvier 2021, une loi intitulée “Volontaires pour la défense de la patrie” (VDP) a permis d’intégrer la plupart des ces Koglweogos "pour servir de façon volontaire les intérêts sécuritaires de leur village ou de leur secteur de résidence" via des contrats avec l’État leur permettant d’avoir une formation. Mais beaucoup de milices ont continué à avoir des activités en dehors de ce cadre, notamment dans la région de Ouagadougou.

“C'est mieux pour les autorités de ne pas se mettre à dos les Koglweogos”

Al-Hassane Barry avait accompagné notre rédaction sur le terrain dans le cadre d’un reportage de la Ligne Directe des Observateurs sur les Koglweogos, en avril 2016. 

Depuis 2018, les Kogleweogos des zones rurales se sont transformés en VDP même avant l'adoption de la loi, particulièrement pour lutter contre le terrorisme. Ils ont même été armés dans certaines zones avec des armes de guerre, sans formation et avant le vote de la loi sur les VDP [la loi prévoit une formation de deux semaines pour apprendre le maniement des armes, et à l’issue de laquelle ils interviennent aux côtés de l'armée pour des missions de surveillance, d'information et de protection, pour laquelle une arme leur est délivrée, NDLR]. Mais dans les zones urbaines, ils sont restés dans leurs activités de police, et se font toujours appeler Koglweogos.

Le fait que les Koglweogos prospèrent est un signe de la démission de l'État dans son rôle régalien et de l'irresponsabilité de la justice, qui a pourtant toutes les cartes en main pour interdire cette pratique. Mais dans ces zones urbaines, dans un pays en déliquescence, quand une partie de population urbaine trouve son salut avec eux, c'est mieux pour les autorités de ne pas se les mettre à dos”.