LIGNE DIRECTE

Cameroun : le combat de nos Observateurs face aux violences continues contre les personnes LGBT

De haut en bas et de gauche à droite : nos Observateurs Aimé Kiki et Claude Asanji, Bijou, une femme transgenre agressée à Yaoundé, et notre Observateur Nickel Liwandi avec Corentin Bainier, de la rédaction des Observateurs de France 24.
De haut en bas et de gauche à droite : nos Observateurs Aimé Kiki et Claude Asanji, Bijou, une femme transgenre agressée à Yaoundé, et notre Observateur Nickel Liwandi avec Corentin Bainier, de la rédaction des Observateurs de France 24. © France 24

Il ne se passe pratiquement plus une semaine au Cameroun sans qu’émerge une vidéo documentant des violences commises contres des personnes homosexuelles ou transgenres. Alertés par nos Observateurs, activistes des droits LGBT, nous sommes partis à leur rencontre sur le terrain, pour voir avec eux comment ils viennent en aide aux victimes. C’est notre nouveau numéro de "Ligne directe".

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Prises "sur le fait" avec un partenaire, entraînées dans un guet-apens, appréhendées en raison de leur visage ou de leurs vêtements, les personnes LGBT sont la cible quotidienne de la violence et du soupçon. Ces personnes le payent par des coups, des expulsions de leur domicile, des peines de prison, parfois la mort, le tout au simple motif de leur orientation sexuelle.

Notre reportage, avec nos Observateurs à Yaoundé :

Ces violences existent de longue date, mais elles sont en hausse constante ces dernières années. Une plateforme d’associations les répertorie une par une, en détail, qu’elles aient eu lieu physiquement ou en ligne. Les chiffres sont clairs : d’environ 200 cas de violences en 2016, le bilan est passé à plus de 3 500 cas en 2021.

"Le Cameroun, un pays au profil multicrise"

La vigilance accrue et la meilleure organisation des activistes explique en partie cette évolution, mais elle est avant tout due au profil "multicrise" du Cameroun, selon notre Observateur Nickel Liwandi, directeur de l'association Camfaids. Le pays connaît à la fois un conflit armé dans les régions anglophones, à l’ouest, et fait face à l’est à des déplacements de populations venues de Centrafrique :

Chaque fois qu’il y a des crises, il y a beaucoup de violences en direction des différentes minorités, notamment les minorités sexuelles et de genre. Dans ces zones de crise et de déplacements, il y a beaucoup de présence policière, et nous avons beaucoup de délits de faciès, notamment chez les personnes qui ont une expression différente de la norme couramment acceptée au Cameroun. Beaucoup sont aussi victimes de violences économiques parce que beaucoup, pour subvenir à leurs besoins, sont obligés d’accepter des propositions sexuelles.

Le contexte sanitaire a également amplifié ce constat : confinements et couvre-feux ont plus exposé aux violences domestiques des personnes contraintes de rester chez elles, alors que beaucoup de personnes transgenres, qui travaillent souvent dans le monde de la nuit ou sont contraintes de se prostituer, ont vu leurs revenus s’effondrer faute de pouvoir exercer leurs activités.

L’affaire "Shakiro" comme révélateur

À ce contexte s’ajoute une série de faits divers qui ont exacerbé la défiance de l’opinion. En février 2021, l’activiste transgenre Shakiro, connue sur les réseaux sociaux, est arrêtée dans un restaurant de Douala avec sa compagne, également transgenre, Patricia.

Les deux femmes sont finalement libérées sous caution en mai, mais l’affaire, très médiatisée, agit comme un révélateur de la réalité de la transidentité, un phénomène que beaucoup de Camerounais jusque-là ignoraient ou préféraient ignorer, disent nos Observateurs.

À cette affaire s’ajoutent d’autres, qui font les choux gras d’une certaine presse et dont les images sont virales sur les réseaux sociaux, comme celle du "mariage" d’un Camerounais avec un homme d’affaires suisse, ou celle de la sextape de l'ancienne capitaine de l’équipe nationale de football, Gaëlle Enganamouit, avec une femme.

Les transgenres au cœur de la violence

"Certains n’ont besoin que de quelques justifications pour passer à l’acte", déplore Nickel Liwandi. Parmi les victimes, les personnes transgenres sont particulièrement prises à partie. Comme Bijou, une serveuse de 27 ans, accostée par deux hommes dans son bar le soir de son anniversaire. Ils lui proposent d’aller boire un verre ailleurs, mais s’emparent de son téléphone et l’obligent à les suivre dans un autre bar.

Avaient-ils d’abord cru qu’elle était une femme biologique, ou avaient-ils dès le départ l’intention de s’en prendre à elle pour ce qu’elle était ? Bijou est finalement prise à partie par une vingtaine de personnes, rouée de coups, dénudée, humiliée. Trois mois plus tard, l’agresseur est finalement condamné à six mois de prison, 450 000 francs CFA (environ 690 euros) de dommages et intérêts et 250 000 francs CFA (environ 380 euros) d'amende.

Cette sanction est exceptionnelle, tant il est rare que ceux qui s’en prennent aux personnes LGBT soient inquiétés. En cause, l’article 116 du code pénal camerounais, qui proscrit les relations homosexuelles et sert bien souvent à condamner toute personne simplement suspectée d’être homosexuelle.

Éduquer la société à ce qu’est la transidentité

Au cœur du combat pour les droits des personnes transgenres, il y a Positive Vision, la petite structure de notre Observatrice Akiki. Au quotidien, elle échange avec des personnes qui se questionnent sur leur identité, leur donne des conseils pour s’assumer et se protéger. Son combat, c’est d’"éduquer" la société à ce qu’est la transidentité :

Du fait que la loi camerounaise sanctionne l’homosexualité, les gens ont tendance à assimiler la transidentité à l’homosexualité. Pour des gens, assumer d’être transgenre, ce serait comme défier la loi, comme un scandale, un sacrilège. Il faut amener les gens à comprendre la différence entre l’un et l’autre. Ce n’est pas un choix d’être transgenre, on naît transgenre. Il y a le ressenti, comment vous vous sentez dans votre peau. Et c’est tellement fort que vous ne pouvez pas le dominer.

L’association d’Akiki vient aussi en aide aux personnes transgenres contraintes de se prostituer. Dans notre reportage, nous avons rencontré Jennifer, 27 ans, travailleuse du sexe depuis qu’elle a 12 ans. Pas le choix, dit-elle : les transgenres sont discriminés partout, il est quasi impossible de trouver un emploi conventionnel.

Son quotidien, ce sont les passes qui se terminent par des coups, parce que le client découvre qu’elle "n’est pas vraiment une femme", et qui ne rapportent presque rien, "juste de quoi acheter des vêtements", un poste de dépense essentiel pour les personnes transgenres qui peuvent ainsi mieux assumer leur identité ressentie.

Comme beaucoup de personnes LGBT que nous avons rencontrées, Jennifer ne rêve que d’une chose : quitter son pays pour une terre d’accueil où elle pourrait vivre son identité et sa sexualité sans être obligée de "se camoufler".

Un combat dans la peur

Le combat de nos Observateurs contre la législation et les violences est courageux. Leurs associations sont légales, mais leur mission est délicate : pour notre reportage, l’une des associations a requis de ne pas être citée, et certains militants ont préféré utiliser des pseudonymes. La peur est légitime : des militants, y compris des avocats, ont déjà été placés en garde à vue en raison de leur engagement lorsqu’ils se rendaient dans un commissariat pour secourir une personne LGBT détenue.

Les activistes savent que leur combat pour protéger les personnes LGBT et pour sensibiliser la société sera long. Et nécessitera le bon vouloir des autorités. En novembre 2021, peu après l’agression de Bijou, le ministère de la Communication avait finalement réagi aux vindictes populaires contres les personnes LGBT, estimant qu’il "n’appartient pas à tout un chacun de se substituer à la justice pour punir celles ou ceux qui pourraient en être convaincus". Mais le même ministère rappelait dans sa déclaration que "l’homosexualité demeure contraire à notre réalité, à nos convictions et à notre culture, ainsi qu’aux exigences de la procréation".