Soudan : le retour des barricades, stratégie historique de lutte contre les militaires

Une barricade à Khartoum. Photo postée le 7 novembre sur Twitter.
Une barricade à Khartoum. Photo postée le 7 novembre sur Twitter. © @YousifAlneima

Les barricades, ou “mataris” en dialecte soudanais, ont refait surface dans les rues de Khartoum depuis le coup d’État mené par le général Abdel-Fattah Al-Bourhane, le 25 octobre, contre les autorités de la transition. Érigées avec des briques, des pavés et parfois des poteaux, les barricades se sont révélées très efficaces lors des manifestations de 2019 pour contenir la répression des manifestations qui ont provoqué la chute du dictateur Omar el-Béchir. À l’occasion des manifestations massives prévues samedi 13 novembre, les syndicats soudanais ont de nouveau appelé la population à ériger des barricades pour faire flancher la junte militaire.

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Depuis le 25 octobre, le Soudan est le théâtre de manifestations contre la décision d'Abdel-Fattah Al-Bourhane, chef de l’État de facto, de placer en résidence surveillée le Premier ministre civil, Abdallah Hamdok, ainsi que l’arrestation de plusieurs ministres. La répression menée par les forces de sécurité a fait au moins onze morts et 170 blessés, selon le Comité des médecins du Soudan. En vue de paralyser l’activité économique et obliger la junte militaire à revenir sur ses décisions, les protestataires ont monté des barricades sur les avenues principales de la capitale Khartoum, et au niveau des quartiers populaires.  

L’Association des professionnels du Soudan, moteur de la protestation qui a permis de renverser Omar el-Béchir, a appelé à des manifestations massives samedi 13 novembre, pour réclamer le départ de la junte militaire et le retour des civils au pouvoir. 

Et bien que le réseau Internet ait été coupé par les autorités militaires, des militants ont lancé un hashtag sur les réseaux sociaux “les nuits des barricades”, ces derniers jours.

Des jeunes femmes et homme érigent en chantant une barricade à Khartoum, dans la nuit du 6 novembre. Twitter / @6a7a_hussein.

 

“Les barricades sont en général montées la nuit, entre deux heures et quatre heures du matin, car il est peu probable que les forces de sécurité interviennent à ce moment-là, explique Mustapha Hussein, un activiste soudanais aujourd’hui installé en Allemagne. Ce chercheur en sociologie a monté une plateforme en ligne pour coordonner les activités de l'opposition soudanaise à l’étranger.

Les barricades permettent aux manifestants de se protéger. Quand les forces de sécurité se lancent à leur poursuite à bord de leurs pick-up, ces derniers sont bloqués par les barricades. Comme ils doivent descendre de leurs véhicules pour les démanteler, les manifestants disposent d’un temps précieux pour prendre la fuite, se réorganiser et monter une nouvelle barricade à un autre endroit. C’est un jeu du chat et de la souris avec les forces de sécurité.

Vidéo montrant les pick-up des forces de sécurité contraints de s’arrêter devant les barricades, au niveau de Al Steen street, l’une des avenues principales de Khartoum, le 27 octobre.  Toum Monim / Facebook.

 

Il y a aussi “les barricades intérieures”, que les militants dressent dans leurs quartiers, dans les petites ruelles. Quand les forces de sécurité tentent de poursuivre les militants chez eux, elles sont donc ralenties par les barricades, et les manifestants disposent de temps pour prendre la fuite. 

Elles sont également très utiles quand les activistes organisent des journées de grève générale, car dressées en plein milieu des avenues menant vers les marchés principaux de Khartoum, elles permettent de bloquer le trafic. Les marchés sont obligés de fermer et les gens ne peuvent pas se rendre sur leur lieu de travail. Le 27 octobre, lors d’une journée de grève générale, les manifestants avaient bloqué la rue Al-Sajana street, très fréquentée, avec un panneau publicitaire géant. La journée de grève était très suivie.

Des militants ont renversé un panneau pour bloquer Al-Sajana street le 27 octobre, à Khartoum. Wad Alfateh / Facebook.

 

Au plus fort des manifestations de 2019, les protestants avaient adopté une tactique consistant à installer une nouvelle barricade à chaque fois qu’ils arrivaient à avancer d’environ cinq kilomètres. Ils avaient grappillé petit à petit du terrain jusqu’à ce qu’ils parviennent au niveau du quartier général de l’armée, où ils ont installé un sit-in le 6 avril 2019. Ils ont tenu cette place pendant plusieurs mois, grâce aux barricades qu’ils avaient installées tout autour du campement. L’armée et la Force de soutien rapide [NDLR : anciennes milices des Janjawids, accusées d’atrocités durant le conflit au Darfour] ont dû recourir à une force excessive pour les disperser finalement, le 3 juin.

-> Lire sur les Observateurs : Les noyés du Nil : des images terrifiantes montrent des manifestants coulés au Soudan

“Il y a une personne désignée pour protéger chaque barricade”

Le pays compte une longue tradition de lutte avec ces murets improvisés. Ils sont apparus dans les manifestations de 1964 qui ont abouti à la chute du régime militaire de Ibrahim Aboud. Ils avaient aussi été utilisés en 2013, déjà contre le régime d'Omar el-Béchir.

Durant les manifestations de 2019, les barricades se sont beaucoup développées. Il ne s’agissait plus d’un simple amas de pierres et autres objets hétéroclites, mais d’un dispositif assez sophistiqué visant à protéger les manifestants et parfois à contre-attaquer, explique Khaled Masa, un activiste vivant à Khartoum, joint par la rédaction des Observateurs.  

Pour chaque barricade, il y a une personne désignée pour la protéger. Elle est chargée de réparer rapidement la barricade, si par exemple elle est atteinte par un projectile ou écrasée par un véhicule des forces de sécurité. On appelle cette personne “al-tars sahi”, expression en dialecte soudanais qui veut dire “le gardien de la barricade”. Plusieurs gardiens sont d’ailleurs morts ainsi, on les appelle ”martyrs des barricades”. 

Autour de la barricade, il y a également un personnage bien particulier, qu’on appelle “jerdel man”, le “chargé du seau”. Sa mission est d’enfermer les grenades lacrymogènes lancées par les forces de sécurité dans un seau, afin d’empêcher que celle-ci asphyxie les manifestants. Puis, il essaie de lancer la lacrymogène vers les forces de sécurité.

Photo montrant un “jerdel man” (chargé du seau) à une barricade, en avril 2019, Khartoum.
Photo montrant un “jerdel man” (chargé du seau) à une barricade, en avril 2019, Khartoum. © Twitter

Photo montrant un “jerdel man” (chargé du seau) à une barricade, en avril 2019, à Khartoum. Twitter / @Ragdmustafa

 

La barricade est aussi devenue au fil du temps une sorte de maquis culturel, un lieu où les militants se rencontrent pour discuter, lire de la poésie, écouter de la musique, ou encore jouer au foot, prononcer des discours et se galvaniser. Depuis le 25 octobre, on voit de nouveau ce genre de scène dans les faubourgs de Khartoum. 

Vidéo montrant des jeunes écouter de la musique autour d’une barricade, dans le quartier de Barri, à Khartoum, le 30 octobre. Facebook / Mostafa S Abu-elreesh

 

Des jeunes militants jouant au football autour d’une barricade, le 28 octobre à Khartoum. Facebook / Mostafa S Abu-elreesh

 

À ce jour, aucun scénario de sortie de crise ne semble se profiler au Soudan. La communauté internationale a quasi unanimement condamné le putsch tandis que l'Association des professionnels soudanais a rejeté toute idée de négocier ou de s'associer avec le Conseil militaire.