“Je n’ai peur de personne”: un dissident soudanais arrêté par l’armée

Des activistes soudanais pro-démocratie rendent hommage au combat de Nazim Sirag, activiste arrêté le matin du 29 octobre.
Des activistes soudanais pro-démocratie rendent hommage au combat de Nazim Sirag, activiste arrêté le matin du 29 octobre. © Nazim Sirag

Nazim Sirag, un activiste soudanais pro-démocratie très actif sur les réseaux sociaux et qui s’entretient régulièrement avec des médias étrangers, a été arrêté dans la matinée du 29 octobre dans un café de la capitale Khartoum. “Bonne nuit à tous, nous nous réveillerons victorieux”, c’est le dernier message que l’activiste a publié sur son compte Facebook la nuit du 28 octobre. Le lendemain matin, il a été arrêté dans la matinée, et son compte Facebook a été clôturé sans explications.

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Jeudi soir, Nazim Sirag a donné à la rédaction des Observateurs France 24 rendez-vous pour un entretien téléphonique vendredi matin. Lorsqu’on lui a demandé s’il avait peur de parler à des journalistes, il a répondu : “Je n'ai peur de personne”. Il ne répondait plus au téléphone vendredi. 

“Des pick-up ont publiquement arrêté Nazim Sirag”, précise la journaliste soudanaise Yousra Elbagir.

 

Contactée par notre rédaction, une source proche de la famille du militant, qui a souhaité rester anonyme, raconte les circonstances de son arrestation :

Ces derniers jours Nazim était très actif sur les réseaux sociaux, il a donc été ciblé par les forces de sécurité pour cette raison. Il est rentré chez lui en fin de matinée. Il a pris sa douche, s’est rasé. Ensuite il est allé à un café dans le quartier de Ryadh

Peu après, des militaires à bord de deux pick-ups se sont présentés devant le café. 

Leurs véhicules ne portaient pas de plaques d’immatriculation. Ils lui ont dit qu’ils étaient des militaires. Il l’ont embarqué dans un des pick-up et sont partis.

Des activistes soudanais rendent hommage à Nazim Sirag en publiant sa photo sur les réseaux sociaux accompagnée de sa dernière publication sur Facebook, appelant à tenir bon en l’honneur du combat de Nazim.

“...Tout le peuple est derrière Nazim. Dans chaque comité révolutionnaire il y a des dizaines de Nazim, et la lutte ne s’arrêtera pas même s’ils [la junte militaire] les emprisonnent tous. Allez-y, essayez d’emprisonner le peuple entier si vous en êtes capables” s’insurge ce militant, proche de Nazim Sirag, sur Facebook.

Nazim Sirag est un militant pro-démocratie bien connu dans les milieux révolutionnaires, où il a organisé les aides médicales apportées aux blessés dans les manifestations. Mais il est également connu des services policiers de l’Etat. Ayant fait de la prison sous le régime d’Omar Al Bachir, il a été arrêté à deux reprises pour son militantisme, en 2019 et en 2020, après le coup d’état qui a écarté l’ancien dictateur. En direct depuis les manifestations à Khartoum, il documente sur Facebook et Twitter les violences commises à l’encontre des manifestants civils ainsi que le bilan des blessés et des morts. 

Comme Nazim Sirag, plusieurs militants et manifestants ont été arrêtés depuis le coup d’Etat le 25 octobre dans plusieurs régions du pays selon des médias locaux et des groupes de révolutionnaires soudanais. D’autres, moins chanceux, ont trouvé la mort cette même semaine.

Journée sanglante dans le nord de la capitale jeudi  

Des images choquantes, filmées le 28 octobre dans le quartier de Bahri-Al Shaabiya au nord de la capitale Khartoum, montrent des manifestants blessés par balle. Au moins deux personnes sont décédées le soir même : Yassine Omar d’une blessure par balle au cou, et Marwan Gamal d’une blessure par balle à la tête. 

“Les forces armées commettent des massacres à l’encontre des manifestants, profitant de la coupure internet. Khartoum - Bahri Al Shaabiya, il y a quelques minutes, tirs à balles réelles sur les citoyens. Un manifestant mort et plusieurs blessés, dont un blessé grièvement par balle au cou”, lit-on dans ce tweet publié le 28 octobre par un utilisateur soudanais expatrié. 

ATTENTION : les images contenues dans le tweet peuvent choquer

Le manifestant blessé au cou, Yassin Omar, est décédé de ses blessures dans l’après-midi du 28 octobre au service de réanimation de l'Hôpital International du quartier, selon des groupes de militants soudanais. “C’est un martyr [terme employé depuis le soulèvement de 2019 au Soudan pour désigner les victimes de la répression militaire, NDLR]. Il a été blessé par balle dans le cou, tirée par les forces armées. Voici les directives du président [Abdel Fattah] Borhan, qui a monté un coup sur ses citoyens et son peuple qui lui avait accordé sa confiance”, s’insurge l’auteur de cette vidéo tournée à 15h au niveau de ce croisement de Bahri-Al Shaabiya.

Selon la même source, des forces anti-émeute, des soldats de l’armée régulière et l'unité paramilitaire Forces de Soutien Rapide (FSR), ont fait un raid sur le quartier au nord de la capitale pour enlever des barricades. Ils poursuivaient les manifestants à coups de tirs de balles lorsque le jeune Yassin Omar a été blessé par l’une d’elles.

Au cours de la soirée du 28 octobre, les manifestants se sont rués sur les hôpitaux de la capitale Khartoum, portant les corps ensanglantés des manifestants blessés. 

Le comité central des médecins du Soudan a appelé tous les médecins et soignants à rejoindre dès que possible les centres de soins et les hôpitaux les plus proches afin de secourir les blessés.

Des manifestants devant l'Hôpital International au cœur du quartier Bahri-Al Shaabiya à Khartoum, dans la soirée du 28 octobre.

Nouvel appel à manifester pour samedi  

Malgré la soirée d’émeutes meurtrières, la mobilisation se poursuit dans la journée du 29 octobre, comme en témoignent des images tournées le matin même dans le même quartier de Bahri-Al Shaabiya. Les manifestants appellent à une manifestation nationale le 30 octobre, dont l’objectif est de mobiliser un million de Soudanais. 

 

Selon les derniers chiffres du Comité central des médecins du Soudan, au moins 8 morts ont été enregistrés au 28 octobre, en plus d’une centaine de blessés dont 7 dans un état critique. Le comité nuance toutefois qu’il est difficile de faire un bilan fiable avec la panne internet et le peu de moyens dont les médecins disposent pour sonder toutes les victimes de l’armée.

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