Coup d'État en Guinée : des prisonniers politiques libérés et accueillis par une liesse populaire

Ismaël Condé, vice-maire de Matam, une commune de Conakry, lors de sa libération mardi 7 septembre.
Ismaël Condé, vice-maire de Matam, une commune de Conakry, lors de sa libération mardi 7 septembre. © Alfa Diallo / @alfahimaya / Twitter

Deux jours après le coup d’État qui a renversé le président guinéen Alpha Condé, les putschistes ont tenu leur promesse en permettant la libération mardi 7 septembre d’un premier groupe de prisonniers politiques. À leur sortie de la prison civile de Conakry, ces figures de l’opposition au président déchu ont été accueillis par des cris de joie. Nos Observateurs y étaient.

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Alors que l’ancien chef de l’État est toujours détenu entre leurs mains, les militaires emmenés par le colonel Mamady Doumbouya ont envoyé un signal fort pour tourner la page du régime d’Alpha Condé.

Au total, 79 opposants ont quitté la maison centrale de Conakry mardi 7 septembre en fin de journée selon le Front national pour la défense de la Constitution (FNDC), un groupement civique à l’origine des manifestations contre la nouvelle Constitution, laquelle avait permis à Alpha Condé de se présenter et d’être élu pour un troisième mandat en 2020.

Des détenus quittent la maison centrale de Conakry, le 7 septembre.

"C’était un nouveau souffle"

Abdoulaye Sadio Diallo est activiste et journaliste indépendant à Conakry. Il a suivi la libération des opposants dans la capitale :

Hier, j’étais en direct devant la maison centrale de Conakry en tant que journaliste. L’annonce de la libération des prisonniers politiques a été faite à la mi-journée. Je me suis alors rendu sur place. Il y avait également des citoyens venus accueillir leurs "héros".

J’ai pu accéder à la cour de la maison centrale et vers 19 heures, les détenus ont été libérés. Sur leurs visages, on pouvait comprendre la joie, ils étaient heureux.

On a notamment vu Abdoulaye Bah, leader de l’UFDG [l'Union des forces démocratiques de Guinée, le principal parti d'opposition, NDLR], qui avait été arrêté après la réélection d’Alpha Condé en octobre 2020. Ils ont exprimé leur joie, affirmé qu’ils ne regrettaient rien et ils ont salué le colonel Mamady Doumbouya.

Devant la maison centrale, les citoyens les attendaient. Lorsqu’ils sont sortis, il y a eu des cris de joie, des larmes, c’était une véritable libération. Il y avait des membres des familles des détenus, des journalistes venus immortaliser l’événement, des activistes et des citoyens investis dans la lutte contre le régime. Tout un cortège a accompagné le bus dans lequel ils sont montés. C’était un nouveau souffle.

Après l’annonce du coup d’État, l’une des principales réclamations était la libération des détenus politiques : c’était très attendu.

Les détenus politiques s’expriment après leur libération de la maison centrale de Conakry le 7 septembre.

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"On se sentait libres et cette sensation était nouvelle et agréable"

Parmi les détenus dont la libération était particulièrement attendue se trouvait également Foniké Menguè. Ce militant, responsable de l’organisation Tournons la page et du Front national pour la défense de la Constitution, avait été arrêté à Conakry en septembre 2020 et avait vu sa santé se dégrader. Il était hospitalisé mardi.

Alfa Diallo, blogueur et président d’Ablogui, l’Association des blogueurs guinéens, est un proche de Foniké Menguè. Il a passé une partie de la journée à l’hôpital en attendant sa sortie, avant de retourner à la maison centrale pour suivre les premières libérations :

Après avoir suivi la libération à la maison centrale, je suis reparti à l’hôpital pour accompagner la sortie de Foniké Menguè. Là, la foule présente était plutôt constituée d’activistes de la société civile, de membres du mouvement Sekou Touré fondé par Foniké Menguè, de jeunes. Un long cortège s’est mis en place pour l'accompagner jusqu'en banlieue de Conakry. Nous avons traversé la commune de Kaloum [siège du pouvoir, NDLR] sans aucune sensation de peur, on se sentait libres et cette sensation était nouvelle et agréable.

"Ça ne veut pas dire qu’on tombe dans les bras de la junte"

Voir Foniké libre, c'était émouvant pour nous tous. Il est un peu le symbole de toutes ces personnes emprisonnées, il symbolisait la tyrannie du président. Ils ont tenté de le briser. Ma plus grande peur, c’était qu’on l’atteigne moralement et qu’il demande pardon à Alpha Condé, c’était la condition pour qu’il sorte de prison, et il ne l’a pas fait. Il y a une sorte de mythe autour de sa personne, notamment de par sa capacité à résister aux pressions pour demander pardon.

Ces libérations sont un point positif, mais ce n’est pas suffisant pour savoir ce que veut cette junte. On est content que Condé soit parti mais ça ne veut pas dire qu’on tombe dans les bras de la junte. Elle doit faire plus, montrer sa volonté d’établir un système démocratique en Guinée. On aimerait connaître la durée de la transition, et savoir qui va y participer. Ma crainte, c’est de voir des gens des anciens systèmes, pas seulement celui d’Alpha Condé, venir prendre en otage la transition.

Foniké Mnegué cortège
Foniké Mnegué cortège © Observers

Contacté par la rédaction des Observateurs de France 24, Abdoulaye Oumou Sow, responsable de communication du FNDC, confirme que la volonté de libérer les détenus politiques est venue de la junte. "Nous en avons été informés dimanche dans la soirée", explique-t-il.

Leur libération était attendue dès lundi, mais le FNDC a souhaité éviter la "précipitation" : "Notre préoccupation était qu’ils libèrent seulement les prisonniers les plus connus", poursuit Abdoulaye Oumou Sow. Il affirme que le FNDC a élaboré une liste comprenant à la fois les noms des principaux opposants emprisonnés à la maison centrale de Conakry – et dont la libération était très attendue – et ceux d'anonymes arrêtés lors des manifestations contre la nouvelle Constitution ou après l’élection d’octobre 2020.

Le FNDC et une trentaine d’avocats tentent désormais d’identifier les opposants détenus dans d’autres prisons du pays mais cette opération devrait encore prendre du temps car selon Abdoulaye Oumou Sow, certains prisonniers n'ont jamais été présentés à un procureur.

La Guinée attend les premières décisions de la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (Cédéao), qui doit se réunir ce mercredi 8 septembre en sommet virtuel. Dimanche, la Cédéao avait condamné le coup d’État et appelé à la libération du président Alpha Condé.