En RD Congo, des rumeurs d’enlèvements d’enfants par des Chinois créent la psychose à Lubumbashi

En RD Congo, de fausses nouvelles faisant état de kidnapping d'enfants à Lubumbashi sont partagées depuis plusieurs jours sur les réseaux sociaux.
En RD Congo, de fausses nouvelles faisant état de kidnapping d'enfants à Lubumbashi sont partagées depuis plusieurs jours sur les réseaux sociaux. © Image postée sur plusieurs pages Facebook dont Congo Nouvelles

Depuis la fin du mois de juillet, de fausses nouvelles partagées sur les réseaux sociaux font état de vagues de kidnapping d’enfants par des Chinois à Lubumbashi, dans le sud de la République démocratique du Congo. Elles ont provoqué des représailles, les populations n’hésitant pas à se faire justice elles-mêmes en agressant de présumés kidnappeurs.

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Les 2 et 3 août, plusieurs pages Facebook comme "Direct News.CD" ou encore "Congo Nouvelles" ont publié une photo montrant des Chinois en combinaison de travail regroupés dans une petite salle dans laquelle on voit également une personne en tenue de policier. Dans les différentes publications, la photo est accompagnée de la même légende : "73 Chinois auraient été arrêtés au Katanga. Ces Chinois seraient auteurs du kidnapping des enfants au Katanga alors qu'ils travaillent dans les mines. Ils offrent des sommes importantes aux kidnappeurs congolais et mangent ces enfants."

Rien n’indique que des ressortissants chinois enlèvent et mangent des enfants dans le Haut-Katanga.

Le 2 août, la société minière chinoise Commus a indiqué dans un tweet que la photographie montrait bien ses salariés dans un commissariat de police, mais que ceux-ci n’avaient rien à voir avec des enlèvements d’enfants. La société a affirmé que ses employés participaient à une enquête liée à des violences commises par des militaires le 20 juillet sur deux creuseurs artisanaux entrés illégalement dans une des mines de la société dans la province du Lualaba. 

>> À LIRE SUR LES OBSERVATEURS : RD Congo : le passage à tabac de creuseurs artisanaux, un révélateur des tensions dans les mines

Dans son communiqué, l'entreprise Commus a dénoncé "une conduite malveillante et des remarques absurdes sur les réseaux sociaux". Malgré ces explications, les rumeurs ont continué de se propager. Selon un décompte de l’AFP Factuel, l’ensemble des publications a généré plus de 2 000 partages.

"Aujourd’hui, les gens peuvent facilement faire des montages et diffuser de fausses informations"

D’autres allégations rapportant des faits d’enlèvement d’enfants ont également émergé sur les réseaux. L’une d’elles, partagée à plusieurs reprises sur Whatsapp et dans une moindre mesure sur Facebook, est une image qui prétend montrer une femme qui serait "la Reine des cœurs, fille organisatrice des kidnappings à Lubumbashi [NDLR : comprendre la reine d’un trafic d’organes]". Il y est également fait mention d’une récompense de "5 000 dollars pour celui qui va la retrouver".

Ce photomontage affirme faussement qu'une dame serait l'organisatrice des kidnappings à Lubumbashi en RD Congo.
Ce photomontage affirme faussement qu'une dame serait l'organisatrice des kidnappings à Lubumbashi en RD Congo. © DR

 

Le montage est présenté comme un message de Lubumbashi Alerte, un groupe Whatsapp créé en 2018 pour lutter contre l’insécurité dans la ville par Vitale Nsunzu, ancien humoriste devenu député national et provincial dans le Haut-Katanga. Il dénonce une calomnie.

Nous avons créé ce forum pour que les populations signalent les cas d'agression par des voleurs ou des bandits. Le numéro qui est sur l’affiche, c’est bien le mien. Il se retrouve dans le forum. C’est un de ses membres qui a diffusé dans différents groupes Whatsapp l’image qu’il dit avoir prise, lui-même, sur un autre forum avec le logo de Lubumbashi Alerte et la photo de cette dame qui n’a rien à voir avec des kidnappings d’enfants.

J’ai moi-même publié sur Facebook pour démentir, et affirmé que je n’ai jamais diffusé un tel message. L’individu a reconnu son tort et s’est excusé auprès du mari de la victime.

Aujourd’hui, les gens peuvent facilement faire des montages et diffuser de fausses informations. C’est méchant.

"Les pages relaient les fausses nouvelles pour gagner en audience et en nombre d’abonnés"

Pour Rodriguez Katsuva, journaliste pour Congo-Check, un média local spécialisé dans la vérification des faits, l’économie des fausses nouvelles est un phénomène connu en RD Congo.

Il y a beaucoup de pages comme Direct New. CD partagent des infox très régulièrement.

Elles ne sont pas forcément liées entre elles. Mais elles se relaient presque mot pour mot parce que leurs administrateurs ne font pas l'effort de corriger les fautes de français ou de personnaliser les propos qu’ils retrouvent sur le net. C’est le même fonctionnement sur Whatsapp.

Les pages diffusent de fausses nouvelles ou font du "bad buzz" pour gagner en audience et en nombre d’abonnés.  L’idée est de monnayer ensuite cette audience en vendant la page à des personnes intéressées ou en faisant de la propagande pour les hommes politiques, notamment ceux qui sont au pouvoir.

Ces fausses nouvelles diffusées en ligne peuvent avoir des répercussions malheureuses dans la vraie vie. Il n’y a pas de petites rumeurs.

"Ces derniers temps, il est dangereux de circuler avec plus de deux enfants dans un véhicule"

En effet, à Lubumbashi des cas de justice populaire ont été enregistrés. Le 27 juillet, dans le marché Rail situé dans le quartier Cadastre, une voiture a été incendiée par des badauds qui accusaient son conducteur d’avoir kidnappé huit enfants. La vidéo de l’incident a été publiée le 26 juillet sur Facebook.

Ben Kayembe, journaliste à Nyota TV, était sur place ce jour-là :

Je rentrais du boulot en fin de journée quand j’ai vu une épaisse fumée noire au niveau du marché qui est juste en face de ma maison. Les populations ont brûlé un véhicule parce qu’ils pensaient que les enfants qui se trouvaient à l’intérieur avaient été kidnappés.

Heureusement, le présumé kidnappeur, un conducteur de taxi, a pu avoir la vie sauve en réussissant à s’échapper. Les enfants ont été conduits chez le chef du quartier. Le lendemain, le chauffeur de taxi s’est présenté et il s’est avéré qu’il était innocent. Il connaissait bien ces enfants qui vivent dans le même quartier que lui. Et il a l’habitude de les embarquer dans sa voiture pour de petites promenades quand il finit le travail.

Malheureusement, la foule ne lui avait pas laissé le temps de s’expliquer. Ces derniers temps, il n’est pas bon de circuler avec plus de deux enfants dans un véhicule. Cela devient dangereux. Il suffit que des motocyclistes suspicieux te voient en circulation pour t’arrêter et commencer par alerter les populations.

Cité par Actualite.CD, un média local en ligne, Jacques Kyabula Katwe, gouverneur du Haut-Katanga, a affirmé le 26 juillet avoir répertorié sept cas d’enlèvement, sans fournir davantage de détails. Le gouverneur n’a pas indiqué de motivations possibles pour ces enlèvements.

Contacté par la rédaction des Observateurs de France 24, le général Louis Second Karawa, directeur de la police provinciale du Haut-Katanga, n’a pas souhaité répondre à nos questions.