Tunisie : à l’hôpital de Tataouine, des médecins obligés d'acheter eux-mêmes l’oxygène

L'hôpital régional de Tataouine manque cruellement de moyens face à la pandémie de Covid-19. Un médecin réanimateur a lancé une cagnotte pour approvisionner son hôpital en oxygène et en matériel médical.
L'hôpital régional de Tataouine manque cruellement de moyens face à la pandémie de Covid-19. Un médecin réanimateur a lancé une cagnotte pour approvisionner son hôpital en oxygène et en matériel médical. © Réseaux sociaux

À l’hôpital régional de Tataouine, dans l’extrême sud de la Tunisie, une pénurie d’oxygène a duré 40 heures les 20 et 21 juillet, obligeant plusieurs soignants à lancer des appels de détresse sur les réseaux sociaux. Un exemple révélateur des difficultés que connaît l’établissement – et plus généralement la Tunisie – face au rebond de l'épidémie de Covid-19, explique un médecin réanimateur qui a lancé une campagne en ligne pour approvisionner son hôpital en oxygène et en matériel médical.

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À l’origine de la cagnotte en ligne, deux médecins franco-tunisiens, Bachir et Khaled Bensemida. Le 16 juillet, ils ont lancé un appel aux dons pour réapprovisionner l'hôpital régional de Tataouine en oxygène et en matériel médical. Le gouvernorat de Tataouine avait enregistré 94 décès dus au Covid-19 entre le 1er et le 27 juillet, pour un total de 396 morts depuis le début de la pandémie. Au total, 49 patients contaminés y sont actuellement soignés.

Dans cette vidéo filmée le soir du 6 juillet à l'hôpital régional de Tataouine, le proche d’un patient affirme : "Les gens sont postés partout dans l’attente d’oxygène (…). Cette malade du Covid va être emmenée à Sousse. L’unité Covid est pleine à craquer."

Si la situation semblait s'améliorer au matin du 28 juillet selon des pages Facebook locales, la structure hospitalière a passé, entre les 20 et 22 juillet, deux jours après la fête de l’Aïd al-Adha, 40 heures sans oxygène. Plusieurs vidéos filmées entre les 20 et 22 juillet à l’hôpital, dont des appels à l’aide du personnel médical et des proches des patients hospitalisés, témoignent de la crise que traverse la région.

Dans cette vidéo postée sur Facebook le 20 juillet, la femme d’un patient de l’unité de réanimation Covid-19 de l'hôpital régional de Tataouine décrit une situation catastrophique : "[Sa] réserve d’oxygène a baissé à 50 ou 40 litres [un patient en réanimation consomme jusqu’à 20 litres d’oxygène par jour, NDLR] et il n’y a aucun médecin anesthésiste qui [le] surveille ni de personnel médical pour s’occuper [de mon mari]. Il n’y a aucun médecin dans toute l’unité, juste deux infirmiers. Les gens sont en train de mourir, il faut les sauver (...). Si mon mari décède, ce sera le résultat de la négligence, du manque cruel de personnel."

"Je fais des vidéos pour montrer que l’argent des dons sauve des vies"

Bachir Bensemida est médecin réanimateur formé à la médecine de catastrophe. Basé sur l’île de La Réunion, ce Franco-Tunisien originaire de Tataouine a rejoint en urgence l’unité de réanimation Covid à l'hôpital régional le 16 juillet. La cagnotte lancée par les deux frères visait notamment à financer l’achat de bouteilles et de concentrateurs d’oxygène.

À mon arrivée, la direction ne savait pas s’il fallait s'inquiéter ou pas, s’il y avait un risque d’une pénurie d’oxygène, elle n’avait aucun indicateur. Il a fallu que j’établisse moi-même ces indicateurs. On a dû envoyer cinq ou six patients à Sfax, à Zarzis et à Médenine en prévention."

Des patients atteints du Covid-19 ont été transférés de Tataouine à Sfax, Médenine et Ben Guerdane le 15 juillet, en raison du manque d’oxygène et de la défaillance de l’unité de production d’oxygène.

 

 "L’oxygène libyen nous a sauvés"

En moins de 24 h, on a pu connaître l’ampleur de la crise : on a mesuré la consommation instantanée moyenne pour voir s’il y a des fuites et connaître les besoins en oxygène, inspecté la cuve. On ne savait pas quand le ministère nous approvisionnerait en oxygène.

Le soir du 16 juillet, la direction régionale de la santé a dépêché des citernes d’oxygène à Tataouine : "3 000 m3, c’est bien, mais on a besoin de plus (…). Que cela serve de leçon aux autorités centrales", raconte ce journaliste local.

 

La diaspora de Tataouine a énormément contribué à cette cagnotte, qui s’élève au 28 juillet à 5 995 euros. J’ai avancé les frais d’achat, on ne pouvait pas se permettre d’attendre. Nous avons notamment acheté des concentrateurs d’oxygène aux Emirats Arabes Unis. J’ai décidé de faire des vidéos pour expliquer où allait leur argent et leur montrer qu’il a sauvé des vies. 

Dans ces vidéos datant du 20 juillet, Bachir Bensemida montre le matériel médical acheté grâce aux dons. Il publie également les devis de ces achats sur le site de la cagnotte.

 

Les concentrateurs d’oxygène [appareil médical ne nécessitant pas de branchement et évitant les fuites d’oxygène, contrairement à une alimentation par bouteille, NDLR], cela nous fait économiser 10 litres d’oxygène par jour et par patient car ça permet d’éviter les fuites. C’est comme ça que Tataouine a pu tenir 40 heures sans ravitaillement.

Concentrateurs d’oxygène achetés par le Dr Bachir Bensemida, le 20 juillet.
Concentrateurs d’oxygène achetés par le Dr Bachir Bensemida, le 20 juillet. © Photo de la cagnotte en ligne.

On ne peut plus laisser les bouteilles d’oxygène dans les chambres : cette matière est très inflammable et le fait que les bouteilles soient ouvertes à haut débit crée un risque d’explosion en cas d’étincelles [à partir d’une prise par exemple]. On a donc acheté une centrale de secours, qui permet de brancher dix bouteilles à la citerne dans un endroit isolé derrière l'hôpital, ça nous permet d’être fonctionnel et d’avoir une autonomie prolongée.

Du 20 au 21 juillet, il a fallu installer des bouteilles d’oxygène de 50 litres que nous avions achetées à chacun des patients avant que la réserve de l'hôpital ne s’épuise. C’était une boucle d'approvisionnement en continu pendant 40 heures, des échanges de bouteilles en provenance de Libye.

La faiblesse de Tataouine est qu’elle est située très au sud et éloignée de Tunis. Mais c'est le premier point en partant du Sud. Des aides libyennes nous ont été proposées par le Croissant-Rouge. Depuis environ une semaine, on a eu l’autorisation de récupérer l’oxygène libyen. Cela nous a sauvés.

Dons de la ville de Nalout, en Libye, arrivant à Dhhiba le 25 juillet.

 

On aurait dû diagnostiquer ce problème dès la première année de la pandémie, aujourd’hui on paie le prix du vide et du chaos. Cela en dit long sur le malaise du système public tunisien.

La Tunisie a compté 64 606 contaminations entre le 14 et le 27 juillet selon l’OMS, avec en moyenne 2 870 contaminations par jour au 27 juillet, soit 1 700 de moins qu’au dernier pic enregistré le 14 juillet selon l’agence Reuters. Le pays compte 18 968 décès depuis le début de la pandémie.