Fusillades et représailles mortelles : la "guerre des taxis" fait rage en Afrique du Sud

À gauche : une station de taxi vide à Bellville, dans la banlieue du Cap, après la mise en arrêt des services le 7 juillet. À droite : un piéton fuit la station de taxi de Bellville après le début d'une fusillade.
À gauche : une station de taxi vide à Bellville, dans la banlieue du Cap, après la mise en arrêt des services le 7 juillet. À droite : un piéton fuit la station de taxi de Bellville après le début d'une fusillade. © Twitter

La ville du Cap a été secouée le 5 juillet dernier par des affrontements mortels entre chauffeurs de taxi, ouvrant un nouvel épisode d’une "guerre des taxis" qui fait rage depuis la fin des années 1980. Notre Observateur, un ancien médiateur entre les associations de taxis, explique cette violence par un manque de régulation de ce secteur en pleine expansion.

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De nombreuses vidéos montrant des scènes d'affrontements dans plusieurs stations de taxis en Afrique du Sud circulent depuis le 1er juillet sur les réseaux sociaux. On y voit notamment des taxis de type minibus qui réalisent des trajets quotidiens entre la ville et la banlieue du Cap. Ces images documentent une "guerre des taxis", particulièrement violente et qui a déjà fait au moins sept morts, auxquels s'ajoutent plusieurs autres blessés dans des fusillades liées aux conflits entre taxis dans plusieurs quartiers, le 7 juillet dernier.

A video posted on Twitter July 7 shows police on the scene after a shooting in Philippi East, a suburb of Cape Town.

Une vidéo montre notamment plusieurs personnes fuyant la scène d'une de ces fusillades près d'une station de taxi à Bellville, quartier de la banlieue du Cap.

dans une vidéo publiée sur Twitter le 7 juillet, des piétons fuient la scène après une fusillade à la station de taxis de Bellville (coordonnées : -33.9061714,18.6305857).

À l'origine des affrontements : une querelle entre deux associations de taxi rivales, la Cape Amalgamated Taxi Association (Cata) et le Congress of Democratic Taxi Associations (Codeta), qui opèrent tous deux dans l'ouest de la province du Cap occidental. 

Lundi 5 juillet au Cap, un groupe d'individus armés et non identifiés a ouvert le feu et blessé quatre personnes à la station de taxi de Bellville. D'après Adnile Khanyi,  porte-parole du Codeta contacté par la rédaction des Observateurs de France 24, la fusillade aurait emporté deux de leurs chauffeurs. Les deux autres blessés n'ont pas encore été identifiés.

Adnile Khanyi explique que le conflit a commencé sur la route reliant Bellville et Paarl, une ville à 40 km à l'est du Cap que la Cata et le Codeta s'étaient disputée en septembre 2020. Les deux associations s'étaient alors accordées pour se répartir l'exclusivité d'un sens de la route. Mais récemment, des taxis transportant des voyageurs dans les deux sens ont été repérés et ont ravivé les tensions. 

Ce premier incident à Bellville, qui s'inscrit dans cette longue querelle entre les exploitants de taxi, aurait alors entraîné l'escalade de violence cette semaine.

Un porte-parole de la Cata, également contacté par la rédaction des Observateurs de France 24, a condamné les violences et indiqué que huit de leurs chauffeurs avaient été tués lors d'affrontements mercredi 7 juillet.

Cette guérilla entre taxis dure maintenant depuis des dizaines d'années dans le pays. 

En 1987, le secteur du taxi a été dérégulé et est devenu sujet à la corruption et à une concurrence féroce. Les associations de taxi se disputent depuis régulièrement les routes les plus rentables. Et certains conducteurs sont tentés de prendre des clients aux autres groupes en travaillant hors de leur zone. 

"C'est la loi du plus fort"

Geoff Mamputa est un médiateur indépendant qui a travaillé depuis des années sur les conflits entre taxis dans la province du Cap-Occidental.

Depuis une dizaine d'années, il y a des afflux conséquents d'habitants venus d'autres régions du pays vers le Cap-Occidental. Encore plus depuis le Covid-19 : beaucoup de gens s'installent en ville en quête d'opportunités. Plusieurs organisations, comme la Cata et le Codeta, se battent pour dominer les nouvelles routes dans ces zones. Quand un groupe arrive en premier sur la zone, il y établit une station de taxi informelle. Et au fur et à mesure que cette zone se développe et gagne en clientèle, les autres groupes vont vouloir obtenir une part du gâteau.  C'est à ce moment-là que les conflits se produisent. Et là, c'est la loi du plus fort.

Mais en même temps, il n'y a pas vraiment de barrières à l'entrée dans ce secteur. Ce n'est pas comme lorsque vous ouvrez un magasin et que vous devez obtenir un permis ou encore des locaux : si vous savez conduire et que vous avez accès à un véhicule quelconque, vous pouvez devenir chauffeur de taxi. Et comme beaucoup de gens ont perdu leur emploi pendant la récession et la pandémie de Covid-19, ils se sont lancés dans ce secteur et ont acheté leurs taxis. Et aujourd'hui, ça sature."

Pour clarifier quel conducteur est autorisé à travailler sur tel ou tel circuit, le gouvernement délivre des permis aux taxis pour certaines routes, sur la base d'accords conclus avec les différentes associations.

Pourtant, selon Geoff Mamputa, les autorités locales n'arrivent pas à tenir le rythme de l'extension des routes et de la demande. 

"Des vides juridiques que les associations de taxi peuvent exploiter"

Les autorités locales sont en partie à blâmer, et non les nouveaux venus en ville qui ne font que s'installer. Comme la bureaucratie mise en place n'évolue pas au même rythme que la situation, cela laisse des vides juridiques que les associations de taxi peuvent exploiter. Et dans les cas de figure où personne ne peut prétendre avoir l'autorité d'utiliser des itinéraires, car les autorités locales n'ont pas encore évalué la situation et donné de permis, c'est la mêlée générale entre tous les groupes de taxi. 

"Dans le secteur du taxi, les fusillades ne sont pas vues comme quelque chose d'excessif"

Depuis début 2021, 71 personnes ont été tuées dans la province du Cap occidental dans des conflits liés aux taxis. Les auteurs n'ont pas été identifiés, mais ces types de meurtres visent souvent les chauffeurs, qui ne sont pourtant pas impliqués dans les négociations et les accords sur la répartition des routes, déplore Adnile Khanyi. Des conflits dangereux pour les clients également : certains hommes armés n'ont pas hésité à attaquer des taxis alors même qu'ils transportaient des passagers. 

Selon Geoff Mamputa, les organisations de taxis ont fini par acquérir une mauvaise réputation après ces décennies de querelles sanglantes.

Dans le secteur des taxi, les fusillades ne sont pas vues comme quelque chose d'excessif. On parle d'un univers extrêmement violent. Et d'une industrie de plusieurs milliards de rands. Certaines personnes commencent même à se demander s'il ne s'agit pas de crime organisé, car les techniques employées n'y sont pas très différentes de celles de la mafia. Il y a même des cas d'extorsion.

Les usagers bloqués par les conflits

Préférés aux bus et aux trains en raison de leur disponibilité et de leur efficacité, on estime que près de 15 millions de personnes par jour dépendent de ces taxis en Afrique du Sud, soit plus de 60 % de tous les usagers des transports publics. La mise à l'arrêt des taxis à cause des affrontements de la semaine dernière a ainsi laissé de nombreux habitants de banlieue sans aucun moyen de transport pour aller travailler en ville.

Le mercredi 7 juillet, après l'escalade de violence, la Cata a cessé toute activité au Cap. La Codeta a fait de même dans la soirée. Les usagers ont alors passé la journée à se démener pour trouver un moyen de transport entre leur domicile et leur lieu de travail via les quelques lignes de taxis exploitées par d'autres associations et des chauffeurs indépendants sont restés en service.

une vidéo publiée sur Twitter le 8 juillet montre une station de taxi presque vide à Somerset West, une banlieue du Cap.
“Les taxis de Gugulethu sont à l'arrêt. Les gens sont bloqués 💔#TaxiViolence”

Le 8 juillet dernier, une réunion d'urgence a été organisée avec les forces de l'ordre et les agences de transport. Menacées par des sanctions du ministère provincial des Transports, les associations de taxis Cata et Codeta ont conclu un accord de cessez-le-feu et ont repris leurs activités le 9 juillet. Elles ont également demandé que la police et les forces de l'ordre restent présentes aux abords des stations et le long des itinéraires de taxi en cas de nouvelles violences. La même semaine, de vifs affrontements liés à des querelles similaires ont également eu lieu dans d'autres villes d'Afrique du Sud, notamment à Port Shepstone et à Johannesburg.