“La situation s’aggrave de jour en jour” : en Eswatini, les manifestations pro-démocratie s’intensifient

De gauche à droite : Pillage d’un supermarché à Manzini, la plus grande ville d’Eswatini, le 29 juin 2021 ; des soldats en train de frapper des habitants de Matsapha, le 30 juin ; un incendie de pneus bloquant la route près de Manzini, le 30 juin.
De gauche à droite : Pillage d’un supermarché à Manzini, la plus grande ville d’Eswatini, le 29 juin 2021 ; des soldats en train de frapper des habitants de Matsapha, le 30 juin ; un incendie de pneus bloquant la route près de Manzini, le 30 juin. © Twitter

Le petit royaume d’Eswatini, dernière monarchie absolue d’Afrique, est en proie depuis plusieurs jours à des manifestations pour la démocratie et contre la corruption. Depuis le 26 juin, les citoyens sont descendus dans la rue, brûlant des pneus et pillant des magasins. Un couvre-feu a été mis en place et l’armée, déployée pour étouffer la rébellion, tire parfois à balles réelles contre les manifestants.

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Anciennement connu sous le nom de Swaziland, Eswatini est un petit pays enclavé au milieu de l’Afrique du Sud. Le roi Mswati III gouverne le pays par décret depuis 35 ans. Les critiques accumulées de longue date contre la monarchie, ainsi que l’indignation contre les violences policières, ont poussé les citoyens à descendre dans la rue. 

En mai, la police a été accusée d’être responsable du décès de Thabani Nkomonye, jeune étudiant en droit. Les forces de l’ordre se sont défendues en affirmant qu’il avait été victime d’un accident de voiture. Depuis, le mouvement de protestation s’est embrasé, dans les villes et en ligne sous le hashtag #JusticeforThabani.

Le mouvement a pris de l’ampleur pour se transformer à la fin du mois de juin en un appel à la démocratie, lorsque les autorités ont fermement interdit le dépôt de pétitions auprès des municipalités locales.

Manzini, la plus grande métropole d’Eswatini, où Thabani Nkomonye est décédé, est devenue l’épicentre des manifestations, qui se sont répandues dans le reste du pays. Des vidéos publiées sur les réseaux sociaux montrent des manifestants dans la rue mettre le feu à des pneus et des bâtiments, et piller des magasins et des camions entre le 29 et le 30 juin.

Une vidéo publiée sur Twitter, le 29 juin 2021, montre des personnes en train de manifester dans les rues de Manzini (géolocalisation ici).

Dans une vidéo publiée sur Twitter, le 29 juin 2021, des manifestants envahissent le supermarché Dubai à Manzini (géolocalisation ici).

Une vidéo publiée sur Twitter, le 30 juin 2021, montre un incendie à Swaziland Beverages, une entreprise de boissons partiellement détenue par le roi à Matsapha, une ville industrielle proche de Manzini.

“La police frappe des gens tous les jours : c’est la norme”

Siyabonga (le prénom a été modifié) est un manifestant à Manzini qui a accepté de parler à la rédaction des Observateurs de France 24 sous couvert d’anonymat.

Les gens ont pillé des magasins, ils ont brûlé des pneus, ils ont détruit beaucoup de choses. La circulation a été arrêtée et les manifestants ont pillé les camions qui transportaient du sucre, de l’alcool ou des biens de première nécessité. Certains ont commencé à mettre le feu à d’autres magasins, qui n’étaient pas affiliés au gouvernement. S’ils savent qu’un magasin appartient à un ministre, ils le brûlent. C’est le chaos, et la situation s’aggrave de jour en jour. La contestation a lieu dans tout le pays. On ne peut pas voyager par la route car il y a des incendies partout, les champs brûlent de toutes parts.

Les soldats ont commencé à arriver hier soir [le 28 juin, NDLR]. La police frappe des gens tous les jours : c’est une norme. Il y a beaucoup de soldats, ils tentent de reprendre le contrôle de la situation. Certains sont dans des véhicules, d’autres dans des hélicoptères. J’ai été témoin d’actes de violence perpétrés par la police et les militaires. Aujourd’hui [le 29 juin, NDLR], l’armée est entrée dans plusieurs maisons [pour intimider les habitants, NDLR], ils visent particulièrement les femmes.

 Une vidéo publiée sur Twitter, le 30 juin 2021, montre des soldats qui sonnent à la porte d’une maison à Matsapha, avant de frapper les femmes qui leur ont ouvert.

La police et l’armée ont tiré à balles réelles sur les manifestants

Un porte-parole du groupe pro-démocratie Swaziland Solidarity Network a déclaré à l’AFP le 30 juin que huit activistes avaient été tués ce soir-là à Manzini. Le mouvement de jeunesse pour la démocratie Swaziland Youth Congress a affirmé le 30 juin que 21 manifestants avaient été tués par les forces de sécurité.

Dans une vidéo publiée sur Twitter le 30 juin, on peut voir des membres des forces de l’ordre avancer en ligne sur les manifestants dans la rue Ngwane, dans le centre de Manzini. Au bout de six secondes, un coup de feu retentit, sans qu’il ne soit possible de déterminer qui a tiré. À l’arrière-plan, on voit des manifestants s’enfuir en courant.

On peut entendre un tir dans cette vidéo publiée sur Twitter, le 30 juin 2021, tandis que les forces de l’ordre avancent sur les manifestants dans la rue Ngwane à Manzini (géolocalisation ici).

Le soir du 29 juin, le Premier ministre d’Eswatini a annoncé un couvre-feu à l’échelle nationale de 18 h à 5 h du matin, ainsi que la fermeture des écoles, officiellement pour éviter la propagation du Covid-19. Le gouvernement aurait aussi, selon la presse, appelé plusieurs fournisseurs d’accès à bloquer la connexion à Internet. Si les coupures d’internet n’ont pour l’heure pas été confirmées par Netblocks, nos Observateurs nous ont fait écho d’importants problèmes d’accès au WiFi et aux données mobiles à travers le pays.

“Nous voulons quelqu’un qui soit élu par le peuple, et œuvre pour le peuple”

Selon Siyabonga, les manifestations se sont intensifiées à cause du mécontentement de la population face au gouvernement :

La semaine dernière, le gouvernement a émis un décret interdisant le dépôt de pétitions, ce qui a mis les gens en colère. Nous voulons pouvoir déposer des pétitions auprès de nos représentants. Nous devrions pouvoir leur parler à n’importe quel moment. Quand ils nous ont dit que nous ne pourrions plus le faire, c’est là que le chaos a commencé.

Nous voulons d’un Premier ministre élu par le peuple. Nous voulons quelqu’un à qui l’on puisse demander des comptes sur ce qu’il se passe dans le pays. Nous voulons avoir le contrôle de nous-mêmes, pas que le roi soit aux commandes. Le roi mène une vie de luxe, pendant que la plupart des gens dans le pays sont pauvres. Les habitants n’ont pas d’emplois, mais il y en a un qui a tout l’argent et qui détient toutes les grandes entreprises [Le roi Mswati III détient des parts et perçoit des revenus de diverses entreprises dans les secteurs de l’hôtellerie, des télécommunications, du sucre et des boissons, NDLR]. Les gens n’en peuvent plus. Ils ont été patients pendant si longtemps. Mais maintenant ils en ont assez du roi, de son gouvernement et de sa famille.

Au pouvoir depuis 1986, le roi Mswati III a 15 épouses et plus de 25 enfants. Il est accusé d’avoir utilisé des fonds publics pour financer un train de vie fastueux pour lui et sa famille. Après l’intensification des manifestations le 28 juin, le roi aurait pris la fuite à Johannesburg en Afrique du Sud. Le Premier ministre a démenti cette information.

Selon la Banque Mondiale, plus de 58 % de la population d’Eswatini vivait sous le seuil de pauvreté en 2016, et le taux de chômage atteignait 23 % en 2020.

Amnesty International a appelé le 29 juin à respecter le droit de manifester en Eswatini. Selon l’ONG, les manifestations sont “la conséquence des années pendant lesquelles la population, notamment la jeunesse, a été privée de droits politiques, économiques et sociaux, et de la récente intensification de la répression de la dissidence par les autorités”.