Un éléphant abattu et mangé au Bénin : "Les agents l'ont tué pour calmer les populations"

L'éléphant abattu par les forestiers dans la ville de Kandi avait tué trois personnes et fait plusieurs blessés.
L'éléphant abattu par les forestiers dans la ville de Kandi avait tué trois personnes et fait plusieurs blessés. © DR

Le 27 avril, des forestiers appuyés par les rangers de l'African Parks, l’ONG sud-africaine chargée de la gestion du parc national W, ont procédé à l’abattage d’un éléphant égaré dans la ville de Kandi, dans le nord-ouest du Bénin. Des images du pachyderme sans vie ensanglanté et en train d’être découpé par la population sont parvenues à la rédaction des Observateurs de France 24.

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Le nord-ouest du Bénin abrite les parcs nationaux de la Pendjari et du W, dont le nom provient de la forme du fleuve Niger. Ces deux grandes réserves fauniques, dont le second est partagé avec le Burkina Faso et le Niger font partie du complexe WAP (W-Arly-Pendjari), le plus grand ensemble d'aires protégées en Afrique de l'Ouest. L'essentiel des 6000 éléphants que compte la région y sont concentrés. Il n'est donc pas rare de voir ces animaux déambuler tout près des villages.

Mais le 27 avril, une équipe de forestiers appuyée par des rangers de l'African Parks, l'ONG sud-africaine spécialisée dans la protection de la nature qui gère les parcs a procédé à "l'abattage d'un éléphant en divagation dans [...] la commune de Kandi", note un communiqué signé de Christophe Lemée, directeur du parc W-Bénin, le 29 avril.

Une fois abattu, le pachyderme a été dépouillé de sa peau, de sa queue et de ses défenses par les agents des eaux et forêts. Les populations ont ensuite procédé à la distribution de plusieurs tonnes de viandes, sous la supervision des Associations villageoises de gestion des réserves de faune. Des images de la carcasse de l'éléphant ont circulé sur les réseaux sociaux.

La carcasse d'éléphant abattu dans la ville par les forestiers dans la ville de Kandi dans le nord-ouest du Bénin.
La carcasse d'éléphant abattu dans la ville par les forestiers dans la ville de Kandi dans le nord-ouest du Bénin. © DR

Selon le communiqué du parc national W-Bénin, la décision d'abattre le pachyderme a été prise "en raison de la grande et persistante menace que représentait l'éléphant pour les populations locales" et "de la difficulté à le canaliser et [de le faire] retourner dans son habitat naturel le plus tôt possible."

Depuis mi-mars, l'éléphant se promenait tout près des villages et avait déjà tué une femme après l'avoir chargée dans la forêt mais aussi blessé plusieurs autres personnes dans l'arrondissement de Sam. Un mois plus tard, il a récidivé en tuant deux autres personnes à Sonsoro, un autre arrondissement de la ville de Kandi.

Sur les réseaux sociaux, plusieurs internautes se sont indignés du triste sort réservé à l'éléphant. "Tuer un animal sorti de son environnement et qui aurait causé des pertes en vies humaines n'est pas la solution pour endiguer le phénomène du conflit entre animaux et populations de plus en plus récurent" a dénoncé un internaute. Tandis qu'un autre exprimait son désarroi du fait que les forestiers ont choisi "le chemin le plus court plutôt que de maîtriser l'animal". 

"Nous étions dans une extrême urgence, l'éléphant avait fait beaucoup dégâts" 

David Ayegnon est le capitaine des eaux et forêts qui a dirigé l'opération. Contacté par la rédaction des Observateurs de France 24, il explique : 

L'animal a été abattu tout près du fleuve Alibori. Nous étions dans une extrême urgence parce que l'éléphant menaçait la quiétude des communautés locales donc on était sous pression. 

Les populations voulaient qu'on l'abatte dès les premiers incidents en mars. On s'était dit que l'animal repartirait de lui-même dans son habitat naturel. Mais après le décès de deux autres personnes, on a été contraint d'entamer une battue administrative pour l'éloigner des habitations. 

Le procédé a duré une dizaine de jours  mais s'est avéré infructueux. On n'avait pas les moyens de le récupérer. Nous sommes dans une forêt-galerie [type de forêt dense fermée qui accompagne les cours d'eau dans les régions de savanes, NDLR] qui est très difficile d'accès. Il n'y a pas de piste d'atterrissage pour les avions et aucun moyen de transport adapté pour transporter un pachyderme ne peut y accéder.

Nous n'avons aucun intérêt à tuer un animal en tant que défenseurs de la nature. Mais nous avons été obligés de prendre cette décision difficile pour éviter qu'il ne continue de menacer les populations. Elles ne pouvaient plus aller au champ et vaquer librement à leurs occupations quotidiennes. L'éléphant avait fait beaucoup de dégâts.

Très recherché par les braconniers pour ses défenses en ivoire et sa peau, l'éléphant d'Afrique est menacé d'extinction. L'Union internationale pour la conservation de la nature (UCN) l'a d'ailleurs classé sur sa liste rouge des espèces vulnérables. Toutefois, au Bénin, l'article 40 de la loi portant régime de la faune stipule que "dans les cas où des animaux sauvages constituent un danger, le ministre chargé de la faune peut, par mesure temporaire et exceptionnelle, en autoriser la poursuite ou la destruction". Cette décision revient à l'autorité préfectorale dans les cas d'urgence ou d'extrême d'urgence.

 "Les agents ont abattu l'éléphant surtout pour calmer les populations"

Contacté par la rédaction des Observateurs de France 24, Françis Yabi, spécialiste de la préservation de la faune et enseignant-chercheur à l'École de foresterie tropicale au Bénin estime de son côté qu'il aurait fallu "utiliser tous les moyens pour éloigner l'éléphant" mais comprend néanmoins la décision de l'abattage. 

À cause de la pression anthropique [c'est-à-dire liée à l'activité humaine, NDLR], l'espace des animaux est réduit. Les couloirs naturels de passage des éléphants sont aujourd'hui occupés par des champs ou des maisons. C'est ce qui explique que des éléphants peuvent se retrouver tout près des habitations. 

Les éléphants ne sont pas de nature agressive. Mais du fait de la curiosité qu'ils suscitent au sein des populations, ils sont approchés, photographiés. Cela concourt à les stresser et ils peuvent devenir agressifs. Dans ces cas, il faut tenter de les réintégrer dans une réserve et de les rééduquer. Mais au Bénin, il n'y a pas assez de vétérinaires d'animaux sauvages pour faire ce travail. 

"Les populations locales ne doivent pas se sentir lésées"

Pour ce cas de Kandi, les agents ont abattu l'éléphant surtout pour calmer les populations, l'éléphant ayant déjà tué trois personnes. Ce sont des arbitrages qu'on peut être amené à faire pour des questions de protection même de la faune. 

Concernant le fait que l'éléphant ait été mangé, c'est également à des fins de conservation de la faune qu'il est important de partager les butins de chasse ou issus de battue administrative avec les populations qui sont riveraines des réserves. Elles ne doivent pas se sentir léser et doivent être impliquées dans la gestion des parcs qui se trouvent sur leur territoire. Cela participe à leur éducation sur l'importance de préserver les animaux en danger. C'est essentiel dans la lutte contre le braconnage.

L'idée étant d'éviter qu'à l'avenir, les populations ne prennent elles-mêmes l'initiative de tuer les animaux protégés pour se faire justice. Les populations ne comprendraient pas qu'on protège un éléphant alors que ce dernier constitue une menace pour elles.