Libye : dix ans après, l’impossible retour des anciens pro-Kadhafi de Tawarga dans leur ville toujours en ruine

Un réservoir d’eau qui alimente la ville de Tawarga en ruines depuis 2011 ; à droite, des logements de fortune dans le camp de réfugiés de Fallah 1 où vivent des déplacés de Tawarga dans des conditions précaires.
Un réservoir d’eau qui alimente la ville de Tawarga en ruines depuis 2011 ; à droite, des logements de fortune dans le camp de réfugiés de Fallah 1 où vivent des déplacés de Tawarga dans des conditions précaires. © Mohamed Radouane
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Dix ans après la chute de Mouammar Kadhafi, la plupart des habitants de la ville de Tawarga, accusés d’avoir combattu en 2011 pour l’ancien guide libyen, et d’avoir attaqué la ville voisine de Misrata, n’ont toujours pas pu retourner chez eux et vivent éparpillés dans des camps de déplacés. Malgré un accord de réconciliation signé en 2018, leur ville est sous la tutelle de Misrata, et encore largement détruite et sans accès suffisant à l’électricité.

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Sept ans après le conflit, un accord de réconciliation a été signé avec les rivaux de Misrata en juin 2018. Mais à ce jour, seuls 1300 familles originaires de Tawarga ont pu regagner leurs foyers, parmi les 48 000 habitants qui occupaient la ville avant la chute de Mouammar Kadhafi.

Dans le but d’étouffer le soulèvement contre son régime en février 2011, le régime de Kadhafi avait envoyé les forces armées de Tawarga, qui abrite une des rares minorités noires dans le nord du pays, tenter de contrer les rebelles dans la ville portuaire de Misrata, à 40 km au nord. Mais en août 2011, les milices misratis ont pris le dessus, et le contrôle de la ville, se livrant à de violentes représailles.

Cette date marque le début d’un exode massif et forcé, qui dure depuis bientôt dix ans. Dispersés dans des camps de déplacés dans l’ouest comme dans l’est du pays, ils vivent partout dans des conditions précaires, comme le montre par exemple cette vidéo tournée le 14 février aux abords d’une école provisoire, construite en tôle d’acier, dans le camp de Fellah 1 près de Tripoli.

école
école © Mohamed Radouane
camp Fellah 1
camp Fellah 1 © mohamed Radouane
camp Fellah 1
camp Fellah 1 © Mohamed Radouane

Légende : des images du camp de déplacés de Tawarga ,“Fellah1”, prises le 15 février 2021. Crédit : Mohamed Radouane

L’accord de réconciliation de 2018 prévoit que Tawarga reconnaît avoir commis des crimes au cours de la révolution, mais aussi un dédommagement de l’État en faveur de Tawarga et de Misrata. Un budget de 170 millions de dinars (soit 31 millions d’euros) est prévu pour la reconstruction de Tawarga. En 2019, le gouvernement a débloqué 25 millions de dinars (soit 4,62 millions d’euros) de ce budget.

“Il n'y a aucune chance de trouver du travail à Tawarga ”

Le président de la Commission de mise en œuvre de cet accord, côté Tawarga, Abdennebi Bouaraba, estime que la situation dans la ville ne permet pas encore le retour de tous les réfugiés.

La plupart des bâtiments publics et privés de la ville ont été endommagés au cours des affrontements de 2011. Il y un grave manque de liquidités dans toute la Libye, et dans ce contexte, même si un habitant voulait revenir chez lui à Tawarga, il ne recevrait pas les aides financières prévues dans l’accord de réconciliation,  nécessaires pour réparer les dégâts.

ruines Tawarga
ruines Tawarga © observers
ruines Tawarga
ruines Tawarga © observers
Légende : Des bâtiments publics et privés détruits en 2011, encore en ruines en 2020.

 

Il faut que le gouvernement commence à indemniser les habitants. Avant, il y avait ici des fermes d’élevage bovin et avicole, qui généraient des emplois, mais les terrains sont détruits et inexploitables depuis 2011. Maintenant, même si les habitants veulent revenir, il n’y a aucune chance de trouver du travail et de gagner sa vie. Cependant, le conseil municipal opère aujourd’hui, ce qui assure quelques dizaines de postes de service public.

 

Mais outre la question des infrastructures, des divergences sur l’accord de réconciliation persistent et entravent également la perspective du retour des habitants de Tawarga.

“L’accord de réconciliation est politique plutôt que social”

Mohamed Radouane, président de la Ligue de détenus et de disparus de Tawarga, affirme que les travaux de reconstruction sont très lents également faute de volonté politique :

 

Il existe une dizaine de camps de réfugiés dans la région de Tripoli, dont le plus grand est celui de Janzour [qui abrite 500 familles dans la banlieue ouest de la capitale]. Les déplacés vivent dans des conditions précaires puisque ces camps ne sont pas conçus pour abriter les familles de déplacés : dans celui-ci par exemple, il s’agit d’anciens locaux d’usines, qui ont cessé  leur activité avec la détérioration de la situation sécuritaire.

Suite à l’accord de réconciliation, il y avait  des promesses de reconstruction, mais deux ans plus tard, les travaux peinent à avancer, et pas même 10 % de la ville a été reconstruite. Les écoles, les lycées, les routes : rien de tout ça n’a été réparé.

 

lycée de filles Tawarga
lycée de filles Tawarga © mohamed Radouane

 

Légende : Le lycée de filles et le centre de formation professionnelle partiellement endommagés en 2011, toujours hors d’usage en 2021. 

Les six réservoirs d'eau qui alimentent la ville, réduits à l’état de ruine en 2011, sont toujours hors de service. En plus, l’intensité du courant électrique ne dépasse pas les 160 volts, un débit insuffisant pour alimenter les appareils électriques domestiques. Dans ces conditions, le retour de milliers de déplacés est quasi impossible notamment en l’absence d'une volonté politique dans ce sens.

 

réservoirs eau Tawarga
réservoirs eau Tawarga © mohamed Radouane

 

réservoirs eau Tawarga
réservoirs eau Tawarga © mohamed Radouane

Légende : Les réservoirs d’eau à Tawarga en 2019, en ruines depuis 2011.

centrale electrique Tawarga
centrale electrique Tawarga © mohamed Radouane

Légende : La centrale de distribution d'électricité dans la ville qui a été visiblement incendiée et pillée.

 

Toujours selon Mohamed Radouane, l’accord de réconciliation maintient la tutelle de la ville de Misrata sur Tawarga, ce qui n’encourage guère le retour des déplacés :

L’accord de réconciliation prévoit que l'administration de Misrata garde le contrôle sur Tawarga. Le conseil municipal est annexé à la mairie de Misrata, tout comme le poste de police, par exemple. C’est un point qui montre la méfiance qui règne encore à l’égard de notre communauté. Cent soixante agents de police originaires de Tawarga ont refusé de travailler sous la tutelle de Misrata, dont les milices avaient attaqué en 2011 le seul poste de police de la ville, et écrit sur les murs : poste de police de Tawargha relevant de Misrata.

En tant que rapporteur de la commission sociale aux cours des négociations de 2018 , j’ai été témoin que les représentants  de Misrata refusent de reconnaître avoir commis des crimes, en pourchassant les habitants de Tawarga jusque dans leurs foyers en 2011. Ils refusent également de nous donner des informations sur le sort de 363 disparus à Tawarga au cours de ces évènements.  Par contre, notre retour est conditionné par la remise des accusés des "crimes de guerre"  à la justice.

Dans ce contexte, beaucoup de gens originaires de Tawarga préfèrent encore rester en exil, plutôt que de revenir sous le contrôle de Misrata. En somme, j’estime que cet accord est  politique, et ne panse pas les blessures du passé.

Depuis 2014, la Libye est secouée par une guerre civile entre les forces du maréchal Khalifa Haftar, qui contrôle Benghazi et l’est du pays, et les formations militaires basées dans la région de Tripoli.

En avril 2019, le maréchal Haftar a lancé une attaque contre la capitale, afin de renverser le gouvernement d’entente national dirigé par Fayez Sarraj et ainsi contrôler tout le pays. Soutenues par la Turquie, les forces basées à Tripoli sont parvenues à repousser Haftar en mai 2020. Ces combats ont obligé des centaines de milliers de personnes à quitter leurs foyers.

Selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), la Libye compte actuellement 392 241 déplacés.

Des négociations entre les différents antagonistes libyens en Tunisie, au Maroc, et finalement à Genève ont abouti à l’élection d’un nouveau Premier ministre par intérim, Abdel Hamid Dbeibah, et un nouveau président du conseil présidentiel, Mohamed Elmanfi. Ce nouveau cabinet a pour tâche d’organiser de nouvelles élections en fin d'année et mettre un terme à dix années de chaos.