Bénin : unique en son genre, le patrimoine afro-brésilien en danger

À Porto-Novo, un internaute alerte sur l'état de déliquescence des maisons afro-brésiliennes, un patrimoine architectural menacé.
À Porto-Novo, un internaute alerte sur l'état de déliquescence des maisons afro-brésiliennes, un patrimoine architectural menacé. © Adjao Ali

À Porto-Novo, la capitale du Bénin, les maisons centenaires de type afro-brésilien construites par des descendants d’esclaves ou de riches commerçants témoignent de l’histoire esclavagiste et coloniale de la ville. Mais abandonnées ou peu entretenues, elles sont pour la plupart en état de ruine et menacent de disparaître. 

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Adjao Ali ne veut pas que Porto-Novo perde son patrimoine architectural. Sur Twitter, cet étudiant en anglais a posté, le 8 février, plusieurs images de maisons afro-brésiliennes, construites pour la plupart il y a plus d’un siècle, et qui aujourd’hui sont dans un état de délabrement avancé. A commencer par la maison dans laquelle il vit avec son père et plusieurs de ses cousins. 

Mon arrière-grand-père a construit cette villa en 1890. Il était infirmier et faisait partie des notables de la ville. Il s’appelait Ali Tidjani, mais tout le monde l’appelait "doto" qui veut dire "docteur" en goun, la langue parlée ici. 

Depuis sa mort, la maison familiale a été progressivement abandonnée par ses enfants et petits-enfants qui se sont installés ailleurs. Jusqu’à ce qu’en 2015, mon père décide de revenir s’installer ici. Actuellement, nous sommes une dizaine de personnes à vivre dans la maison. 

Elle est grande et impressionne les visiteurs. Mais les murs sont fissurés et s’effritent par endroit. Les charpentes en bambou menacent aussi de tomber. Il y a quelques mois, un mûr de la maison s’est effondré. Nous avons peur que tout s’écroule. La maison est centenaire et a besoin d’entretien. 

Il y a plusieurs maisons comme celles-ci dans mon quartier. L’État doit nous aider à les sauvegarder parce que c’est ce qui fait le charme et l’originalité de la ville.

"Les Afro-Brésiliens étaient les personnalités les plus riches de la ville"

Porto-Novo porte plusieurs siècles d’histoire liés à l’esclavage et à la colonisation. D’ici, et d’autres villes du Bénin comme Ouidah, ont été déportés des millions d’esclaves vers l’Amérique lors de la traite négrière. Mais à la faveur des abolitions de l’esclavage à partir de la deuxième moitié du 19e siècle, le commerce triangulaire (vente d’esclaves entre l’Europe, l’Afrique et l’Amérique) prend fin. Et plusieurs esclaves affranchis ou leurs descendants vivant au Brésil sont revenus, ramenant avec eux le savoir-faire architectural de leurs maîtres portugais.

L’architecture afro-brésilienne est une rencontre entre le style baroque et le savoir-faire local : les maisons sont construites en terre cuite recouvertes de ciment. Et les murs badigeonnés de chaux teintés à l’ocre sont ornés en façade de bas-reliefs.

Richard Hounsou est le directeur du Patrimoine de la ville de Porto-Novo. Il explique : 

Il y a aussi le fait que beaucoup de négriers sont restés au Bénin  sur les côtes avec leur navire après l’abolition de l’esclavage. Par conséquent, les manières de construire de ces Portugais ou de ces personnes venues des comptoirs ibériques en Europe se sont invitées dans le paysage architectural de nos villes. 

Le prototype le plus emblématique de ce patrimoine est la grande mosquée de Porto-Novo qui est une photocopie de l’église San Salvador de Bahia au Brésil. À la seule différence que le croissant et l’étoile ont remplacé la croix chrétienne.

La Grande Mosquée de Porto-Novo construite entre 1925 et 1935.
La Grande Mosquée de Porto-Novo construite entre 1925 et 1935. © Adjao Ali

Entre la fin du 19e siècle et le début du 20e siècle, les Afro-Brésiliens étaient les personnalités les plus riches de la ville. Ils étaient les seuls à occuper les meilleurs postes dans les administrations. Mais depuis, un siècle est passé et la richesse qu’on connait à ce groupe culturel n’est plus la même aujourd’hui. Les héritiers n’arrivent plus à sauvegarder les biens de leurs parents.

En 2002, 446 maisons afro-brésiliennes avaient été recensées à Porto-Novo. Près de dix ans après, nous en avions perdu plus d’une centaine [effondrées ou démolies, NDLR]  et certainement encore plus aujourd’hui. 

"Ces bâtiments disparaissent pour des raisons économiques"

Pour Aimé Gonçalves, architecte du patrimoine à Cotonou, l’heure est à l’urgence pour sauver ces biens culturels qui représentent l’identité de Porto-Novo : 

L’architecture afro-brésilienne vise d’abord le confort. La terre cuite garantit un minimum de fraîcheur à l’intérieur lorsqu’il fait chaud et un minimum de chaleur lorsqu’il fait froid. Et les fenêtres persiennes avec un système de jalousie garantissent l’intimité. Les portes et les plafonds sont aussi richement décorés.  

Ces bâtiments disparaissent pour des raisons économiques. On assiste aujourd’hui à une spéculation immobilière surtout autour du grand marché de Porto-Novo. Il y a beaucoup d’étrangers qui viennent acheter ces maisons, les détruisent et les transforment en bâtiments modernes. 

Il est urgent de sauver l’identité de la ville en procédant à la restauration progressive de ce patrimoine. Mais nous n’allons pas au rythme qu’il faut. La démarche de restauration est très lente au point où les dénaturations et les démolitions prennent le pas. À travers ces disparitions progressives, nous sommes en train de perdre les maillons de notre culture.

En 2008, la mairie a réhabilité une première maison construite en 1929 et qui abrite aujourd’hui quelques services municipaux. La restauration de trois autres maisons appartenant à différentes familles notables de Porto-Novo s’est aussi achevée en 2020 grâce à un financement de la Banque mondiale évalué à plus de 500 000 000 de francs CFA (soit plus de 760 000 euros) à travers le Projet d'aménagement urbain et d'appui à la décentralisation (Paurad). L’une d’elle abritera un musée du patrimoine afro-brésilien. La réhabilitation d’une quatrième maison est en cours.  

"Les restaurations sont onéreuses. La mairie n’aura jamais les moyens de réhabiliter les centaines de maisons afro-brésiliennes qui sont sur son territoire. Nous avons actuellement sur la table des projets de restauration d’une douzaine de maisons. L’objectif est de donner l’exemple et de sensibiliser les héritiers de ces maisons pour qu’ils en prennent soin parce que leur valeur est inestimable", explique Richard Hounsou.

Il existe aussi des initiatives privées de rénovation comme celle de la Fondation Zinsou, qui a restauré en 2013 la villa Ajavon à Ouidah pour en faire un musée d’art contemporain pour un coût estimé à 150 000 euros. Mais selon Marie-Cécile Zinsou, la présidente de la Fondation, il a fallu surmonter l’obstacle du régime de l’indivision. 

La villa Ajavon rénovée qui abrite le musée d'art contemporain de la Fondation Zinsou.
La villa Ajavon rénovée qui abrite le musée d'art contemporain de la Fondation Zinsou. © Dominique Burton

Il y a une volonté de rénover ce patrimoine pour qu’il continue de vivre. Mais le problème est que les maisons appartiennent souvent à beaucoup de personnes à la fois et cela rend les choses très compliquées. Ils ont souvent du mal à se mettre d’accord. Pour trouver la villa Ajavon et signer le bail, il nous a fallu quatre à cinq ans de recherche.

En postant les images de la maison familiale sur Internet, Adjao Ali dit avoir reçu plusieurs messages de particuliers "qui proposent un accord de bail afin de rénover la villa et de la transformer en maison d'art et de culture". Son rêve de voir sa maison afro-brésilienne réhabilitée pourrait alors devenir réalité à condition que les héritiers de son arrière-grand-père s’entendent.