Tchad : des populations construisent elles-mêmes leur maternité avec des sacs de sable

Au Tchad dans le village de Katafa, les populations se sont mobilisées pour construire leur propre maternité.
Au Tchad dans le village de Katafa, les populations se sont mobilisées pour construire leur propre maternité. © ONG BASE (Tchad)

Le village de Katafa manquait de maternité et son centre de santé n’était pas aux normes. Conséquence, les femmes accouchaient à domicile au péril de leur vie au lieu de se rendre dans un hôpital à des centaines de kilomètres. En décembre 2020, sous l’impulsion de l’Ong tchadienne BASE, les populations ont construit une maternité à partir de sacs de sable.

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Depuis l’inauguration mi-décembre de la nouvelle maternité de Katafa, un village situé dans la province du Ouaddaï dans l’est du Tchad, Fatimé Akouna, la principale sage-femme du village n’a plus de répit. Chaque jour, elle accueille une vingtaine de patientes  de Katafa et des villages voisins pour les consultations prénatales d’usage ou pour faire le suivi de leur grossesse.

Ce n’était pas le cas, il y a encore quelques mois. Bien avant la construction de la structure sanitaire, très peu de femmes venaient consulter. Elles accouchaient à domicile sans suivi médical avec uniquement l’assistance d’une matrone traditionnelle au péril de leur vie ou de celle du bébé lorsqu’il y avait des complications.

La professionnelle de santé témoigne du changement de comportement :

Les femmes ne restent plus à la maison. Elles viennent d’elles-mêmes consulter. La plupart du temps, elles sont même accompagnées par l’accoucheuse traditionnelle. Aujourd’hui à la mi-journée, j’ai même déjà reçu une dizaine de femmes en consultation. Tout le village est content de la construction de la maternité. Nous avons déjà enregistré une cinquantaine de naissances. Les femmes sont plus à l’aise et confiantes. Petit à petit, les choses vont changer.

Troisième taux de mortalité maternelle au monde

Au Tchad, plus d’une femme sur 100 meurent chaque année de complications liées à la grossesse ou pendant l’accouchement. Selon un rapport du bureau des affaires humanitaires de l’ONU, c’est le troisième taux de mortalité maternelle le plus élevé au monde, ce qui est le plus souvent dû au manque d’infrastructures sanitaires adéquates.

A Katafa, le seul centre de santé dont disposait le village était dans un état de déliquescence avancé et n’avait pas les équipements de base nécessaire pour accueillir les malades, encore moins les femmes enceintes. Le Bureau d’appui Santé et Environnement (BASE), une ONG créée en 1996 et basée à N’djamena, la capitale tchadienne a donc entrepris avec l’appui de l’organisation suisse Women’s Hope International de financer une maternité avec une approche participative en impliquant les villageois.

“Une quinzaine d’hommes et de femmes se sont relayés chaque jour dans le village”

Dahab Manoufi est le directeur de l’ONG.

Nous avons démarré le projet en mars 2020. La construction de la maternité a duré trois mois. Mais elle a été perturbée à cause de la pandémie de Covid-19 et aussi les conflits inter-ethniques qui ont eu lieu dans la zone.  On l’a finalement inauguré le 19 décembre.

Au Tchad la couverture sanitaire est assez faible. En ce sens, la province du Ouaddai n’est pas si différente des autres provinces du pays. Mais dans le district de Katafa, les indicateurs de santé maternelle ou infantile sont particulièrement bas.

Comme Katafa n’avait pas de maternité fonctionnelle, en cas de complications il fallait se rendre dans l’hôpital provincial à Abéché, le chef-lieu situé à près de 100 km et où il y a toutes les commodités. Les villages ici sont très éloignés les uns des autres. Cela pouvait être trop tard et c’était difficile pour les gens.

Nous avons donc entrepris un dialogue avec les populations pour évaluer leurs besoins. et elles ont elles-mêmes décidé de se constituer en main d’oeuvre pour construire leur maternité. Une quinzaine d’hommes et de femmes se sont relayés chaque jour pour qu’on arrive jusqu’au bout du projet.

La maternité est composée de quatre cases qui permettent de circuler de la salle de travail, à celle de l’accouchement et enfin de repos. Une quatrième case sert de salle de consultation. Elles vont permettre aux femmes d’avoir un accouchement sécurisé. Nous avons également livré le minimum d’équipement qu’il faut : une table d’accouchement, une table de consultation, des kits d’accouchement contenant différents outils à l’usage de la sage-femme  et un panneau solaire.

Une technique venue des Etats-Unis

Pour réduire les coûts de financement, les cases ont été construites en forme de dôme avec des sacs de jute remplis de sable fin et de gravier par les villageois, des matériaux trouvés sur place. La technique s’inspire du modèle d’architecture écologique appelé “Super Adobe” et développé par le Calearth Institute basé aux Etats-Unis en Californie. Le modèle "Super Adobe", résiste mieux aux incendies et offre une meilleure isolation thermique et acoustique. Selon Dahab Manoufi, grâce à ce modèle, le projet n’a coûté qu’un tiers du financement habituel d’une maternité au Tchad : environ 17 millions de Francs CFA (environ 27 000 euros)  dont 10% prise en charge par les populations.

De quoi peut se réjouir Abdeldjelil Tahir, le chef du canton de Marfa dont dépend Katafa :

Il y a longtemps qu’on demandait une maternité, c’est une bénédiction. Dans le département de Ouara dont nous dépendons, les femmes ont régulièrement des problèmes gynécologiques ou obstétricaux, comme des fistules par exemple.  

Nous avons près de sept centres de santé dans le canton. Mais c’est la seule maternité dont nous disposons pour plus de 42 000 habitants. Deux semaines après l’inauguration, près de 300 femmes s’étaient rendues en consultation. Nous voudrions deux ou trois maternités de ce type dans notre canton.

L’ONG Base et son partenaire suisse Women’s Hope International espèrent répliquer six autres maternités dans d’autres villages de la province.