Tunisie : immersion en images au coeur des émeutes nocturnes qui ébranlent le pays

De gauche à droite : capture d'écran d'une vidéo montrant des affrontements entre des manifestants et les forces de l'ordre à Tunis, dans la nuit de dimanche 17 janvier ; capture d'écran montrant un magasin pillé à Sousse, dans la nuit de samedi 16 janvier.
De gauche à droite : capture d'écran d'une vidéo montrant des affrontements entre des manifestants et les forces de l'ordre à Tunis, dans la nuit de dimanche 17 janvier ; capture d'écran montrant un magasin pillé à Sousse, dans la nuit de samedi 16 janvier. © réseaux sociaux

Plusieurs villes de Tunisie sont secouées par des heurts nocturnes entre manifestants et forces de l’ordre depuis le 15 janvier. Ces manifestations ne sont pas accompagnées de revendications claires, mais interviennent dans un contexte tendu, marqué par une multiplication des mouvements sociaux. Elles ont été marquées par des scènes de pillage, tandis que les forces de l’ordre sont accusées de violences contre les manifestants, images à l’appui. 

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Dans la nuit de lundi 18 janvier, ce sont les les quartiers populaires de plusieurs villes de Tunisie, notamment Tunis, Kasserine, Gafsa, Sousse et Monastir qui ont vu souvent le même scénario : des manifestants qui brûlent des pneus et jettent des pierres et des cocktails Molotov aux forces de l’ordre, lesquelles répliquent en tirant des gaz lacrymogènes. Appelée en renfort, l’armée a été déployée à proximité des bâtiments publics dans les régions de Bizerte, Sousse, Kasserine et Siliana, a annoncé lundi le porte-parole du ministère de la Défense, Mohamed Zikri.

Ces images ont été tournées, lundi 18 janvier au soir, à Ettadhamen, quartier populaire de la banlieue de Tunis. Les forces de l’ordre ont fait usage de gaz lacrymogène contre les manifestants qui leur jetaient des pierres.  

Tunis

Dans la soirée du dimanche 17 janvier, des émeutiers avaient jeté des feux d’artifice sur les forces de l’ordre, comme le montrent ces images impressionnantes.

Ettadhamen

Pour dissuader les manifestants, un important dispositif de la garde nationale a été déployé, notamment à Ettadhamen, comme le montrent ces images tournées dans la nuit de lundi 18 janvier.

Déploiement de la garde nationale

“Prenez soin de votre pays, ne cassez pas !”

Les manifestations ont aussi donné lieu à des scènes de pillage dans plusieurs villes du pays. Sur ces images tournées à Sousse, dans la nuit de samedi 16 janvier, on voit une foule se ruer vers un magasin d'alimentation.

Scène de pillage

Sur cette vidéo (ci-dessous), filmée dans la nuit de samedi 16 janvier, un policier tente de raisonner les émeutiers. “Hey les enfants, c’est votre pays ! Prenez soin de votre pays, ne cassez pas. Vous êtes mes compatriotes, je ne veux pas vous faire de mal”, crie-il.

Appel au calme

Cette vidéo, filmée dans la nuit de dimanche 17 janvier, relayée sur Tik Tok  notamment, montre un groupe de jeunes, dans le quartier Ettadhamen  juchés à l’arrière d’un véhicule de la mairie, qu’ils auraient dérobé.

Un véhicule de la mairie dérobé

“Des jeunes disent avoir fait le choix de la violence car c’est pour eux une façon de montrer qu’ils existent”

Le porte-parole du ministère de l’Intérieur Khaled Hayouni avait fait état, lundi 18 janvier, de plus de 600 arrestations, précisant que la plupart des personnes détenues avaient entre 15 et 20 ans. 

Alaa Talbi, militant des droits de l’homme et directeur du Forum tunisien des droits économiques et sociaux (FTDES), s’est déplacé dans des quartiers de Tunis pour discuter avec des protestataires, mardi 19 janvier. 

“ J’ai rencontré quelques jeunes, et ils m’ont dit qu’ils ont fait le choix de la violence afin de susciter un débat parmi les politiques, dans les médias et la société. C’est pour eux une façon de montrer qu’ils existent. Ces jeunes gardent à l’esprit que c’est l’immolation, l’acte de violent de Mohamed Bouazizi, qui a amené la révolution de 2011. Ces jeunes sont pour la plupart mineurs, déscolarisés, issus de quartiers marginalisés.

En Tunisie, il y a chaque année 100 000 adolescents déscolarisés, et pour beaucoup d’entre eux il n’ont pas d’autre perspective que de tenter d'émigrer vers l’Italie. 

“Ils n’ont pas de slogan, ils ne sont pas dans une logique de contestation classique” 

Ces jeunes n’ont pas de slogan, ils ne sont pas dans une logique de contestation classique. Certes, ils ont grandi dans un pays libre  - car à la chute de Ben Ali en 2011 ils étaient enfants - mais ils ont vu le chômage, la corruption, ils ont vu des médecins qui ont fait des sit-in pendant plusieurs mois sans obtenir de résultats. En somme, l’absence de perspectives. De plus, ils n’ont pas d’espace pour exprimer leur frustration depuis que les stades sont fermés en raison du Covid-19. D’ailleurs les images qu’on voit deux sur les réseaux sociaux évoquent davantage des supporters ultras que des protestataires.”

 Le Forum tunisien des droits économiques et sociaux (FTDES) vient de mettre en place une cellule constituée notamment d’avocats pour apporter un soutien juridique aux jeunes détenus à la suite des émeutes. Le Forum a également lancé une plateforme en ligne pour recueillir  d’éventuels témoignages de brutalités policières.

Des vidéos témoignent de violences policières 

Car les forces de sécurité sont accusées par des organisations de défense des droits humains d’avoir fait un usage excessif de la force. “Même quand il y a des actes de vandalisme et de pillages, les forces de sécurité doivent faire usage de la force uniquement quand c’est absolument nécessaire et de manière proportionnée”, a rappelé Amnesty International. L’ONG fait notamment référence à des vidéos qui circulent depuis lundi 18 janvier sur les réseaux sociaux et qui montrent des agents de police frapper et traîner des hommes au sol sur plusieurs mètres.

Plusieurs vidéos montrant des violences policières, et présentées comme s'étant déroulées ces derniers jours en Tunisie, circulent sur les réseaux sociaux. Notre rédaction n’a pas été en mesure de confirmer avec certitude la localisation de ces scènes, la date à laquelle elles ont été filmées ou leurs circonstances. Nous avons lancé un appel à témoin sur notre page Facebook.

Durement touchée par le chômage, la Tunisie a connu une multiplication de mouvements sociaux ces derniers mois, avec parfois des formes d’action extrêmes. Mi-novembre 2020, des chômeurs avaient bloqué la zone industrielle de Gabès (sud-est), privant près de la moitié du pays de gaz pendant plusieurs semaines. Durant la même période, des habitants de la ville de Chebba avaient tenté de migrer massivement sur des embarcations de pêcheurs vers l’Italie, pour protester contre la suspension du club de leur ville de la ligue 1 tunisienne.