Niger : l’attaque du village de Toumour attribuée à Boko Haram, "un message fort aux États voisins"

"Nous avons tout perdu" : au Niger, le village de Toumour meurtri après une nouvelle attaque terroriste de Boko Haram dans la soirée du 12 au 13 décembre 2020.
"Nous avons tout perdu" : au Niger, le village de Toumour meurtri après une nouvelle attaque terroriste de Boko Haram dans la soirée du 12 au 13 décembre 2020. © Capture d'écran, DR

Le village de Toumour, situé dans le sud-est du Niger, à la frontière du Nigeria, tout près du bassin du lac Tchad, a été attaqué dans la soirée du 12 au 13 décembre par des membres présumés du groupe jihadiste Boko Haram. Au moins 28 personnes sont mortes. Sur Twitter, plusieurs vidéos publiées le 13 décembre documentent l’ampleur des dégâts matériels.

Publicité

L’attaque s’est déroulée le jour de la tenue des élections régionales et municipales. Attribuée à Boko Haram, elle n’a, au 17 décembre, pas encore été revendiquée. Boko Haram sévit dans cette région, le bassin du lac Tchad, à cheval entre le Nigeria, le Niger, le Cameroun et le Tchad.

Les images tournées par des personnes revenues sur les lieux après le départ des assaillants montrent ce qu’il reste des maisons et hangars, détruits et incendiés. Selon un bilan des autorités, l’attaque, perpétrée par environ 70 jihadistes, a fait au moins 28 morts et plusieurs dizaines de blessés. "Certaines victimes ont été tuées ou blessées par balles, d'autres calcinées à l'intérieur des cases totalement consumées par les flammes d'un énorme incendie provoqué par les assaillants", a déclaré un responsable du département de Bosso à l’AFP.

"On ne s’attendait pas du tout à cette attaque"

Youssouf (pseudonyme), un dignitaire du village, était sur place lors de l’attaque. 

Je suis actuellement au centre hospitalier de Diffa. Il y a ici beaucoup de gens blessés. Certains souffrent aussi de brûlures à des degrés divers.

Le village a été attaqué en fin de journée. On venait de terminer la prière du crépuscule. Un groupe de dignitaires dont je faisais partie était en train de causer devant la résidence du chef traditionnel du village quand nous avons vu une dizaine de personnes s’approcher de nous à pied. Après les premiers coups de fusil, c’était la débandade.

Le calme est maintenant revenu dans le village. Mais nous avons tout perdu. La grande majorité des maisons a été détruite [entre 800 et 1 000 maisons selon les autorités du département de Bosso, NDLR]. Beaucoup de maisons en paille ont été incendiées. Le marché central a été détruit. Les moulins et plusieurs véhicules ont été brûlés.

On ne s’attendait pas du tout à cette attaque. Nous avons peur qu’ils reviennent. Les terroristes sont imprévisibles. Nous avons besoin d’abris, de nourriture, de couvertures. Beaucoup de personnes ont fui le village. Cela va prendre beaucoup de temps pour que la vie reprenne normalement.

Depuis plusieurs mois, le Niger fait face à une résurgence des attaques terroristes. Frontalier de l’État de Borno au Nigeria où sévit particulièrement Boko Haram, le village de Toumour accueillait déjà des milliers de réfugiés nigérians ayant fui les attaques du groupe jihadiste dont une faction, l'Iswap a prêté allégeance à l’organisation État islamique. Selon des chiffres de la direction nationale de l’état civil, des migrations et des réfugiés du Niger, la région de Diffa accueille plus de 260 000 personnes déplacées, dont 30 000 à Toumour.

"Toumour est une cible privilégiée parce que la communauté résiste au terrorisme"

Cette dernière attaque ébranle davantage le dispositif de protection des réfugiés et fragilise encore plus la stabilité de plusieurs autres milliers de personnes obligées d’abandonner leurs biens et leurs terres. Ibrahim Souleymane Mahamat est l’administrateur régional de la commission chargée des personnes en situation de déplacement. Avec ses équipes, il tente de mobiliser les organisations humanitaires afin de répondre aux besoins urgents des victimes.

L’armée a repris le contrôle du village. Nous sommes allés sur le terrain au lendemain de l’attaque pour faire les premiers constats. Le gouverneur de Diffa s’est également rendu sur les lieux, le 14 décembre.

C’est la panique totale au sein des populations de Toumour. Les gens quittent le village. Mais ce n’est pas facile. C’est le mois de décembre et les routes sont coupées par la crue de la rivière Komadugu, donc les populations traversent le cours d’eau avec les moyens du bord. Parmi les victimes de l’attaque, quatre ont trouvé la mort noyées dans la rivière.

Dégats matériels après l'attaque de Boko Haram à Toumour au Niger
Dégats matériels après l'attaque de Boko Haram à Toumour au Niger © Capture écran, DR

Actuellement, de nombreuses personnes tentent de rejoindre Diffa, la principale ville de la région située à environ 75 km de Toumour, où ils espèrent trouver des familles d’accueil. D’autres continueront jusqu’au camp de réfugiés de Sayam Forage, géré par le HCR. Il faudra encadrer ces déplacements.

Mais certaines personnes ont aussi décidé de rester sur place. Il faut assurer leur sécurité et leur apporter des vivres, de l’eau, des abris, parce que le feu a détruit totalement les réserves du village.

Toumour est une cible privilégiée parce que la communauté peule qui y vit a toujours résisté face aux terroristes. Ils n’ont jamais voulu partir parce que le village représente un symbole pour la communauté peule autochtone de cette zone. Y est installée la plus grande chefferie traditionnelle peule. Et c’est le seul grand village qui reste sur toute la bande est de Diffa, avec Bosso et Nguigmi.

Les populations n’ont pas développé un mécanisme de résistance armée. Mais si elles sont encore là malgré la peur, les menaces ou les enlèvements chroniques, c’est parce que les leaders communautaires véhiculent l’importance de s’attacher à la terre de leurs ancêtres et leur demandent de rester et de résister.

L’attaque terroriste s'est déroulée en pleine période électorale au Niger. Le 13 décembre ont eu lieu les élections régionales et municipales. "C’est stratégique, affirme Ibrahim Souleymane Mahamat. Les terroristes veulent envoyer un message fort aux États voisins mais aussi à la communauté internationale, pour rappeler leur présence dans la région et montrer leur capacité à attaquer et détruire de grands villages comme Toumour."

Le 27 décembre, les Nigériens devront également désigner le successeur du président Mahamadou Issoufou – qui ne se représente pas à un nouveau mandat – et renouveler les sièges de l’Assemblée nationale. La situation sécuritaire sera l’un des thèmes principaux du scrutin présidentiel.