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Enquête

Sécurité, salaires : manquements en série sur l'emblématique chantier du quatrième pont d'Abidjan

Les ouvriers du chantier du quatrième pont d'Abidjan lors d'une journée de grève, le 20 octobre 2020.
Les ouvriers du chantier du quatrième pont d'Abidjan lors d'une journée de grève, le 20 octobre 2020. © DR

Depuis fin septembre, les ouvriers travaillant sur le chantier du quatrième pont d’Abidjan ont observé des mouvements de grève pour réclamer des équipements de protection adaptés et de meilleurs salaires auprès de CSCEC, l’entreprise chinoise qui conduit les travaux. Si leur mobilisation a permis une amélioration de leur situation, des manquements persistent, sur ce chantier symbole de la modernisation de la capitale économique ivoirienne. 

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Depuis son accession au pouvoir en 2011, Alassane Ouattara a fait du développement des infrastructures, un levier de croissance. La construction du quatrième pont d’Abidjan s’inscrit dans cette politique de grands travaux qui vise à moderniser le réseau routier ivoirien et fluidifier le trafic dans la mégalopole.

Déjà en retard de plusieurs mois - l’ouvrage devait être livré en août 2020 - les travaux du quatrième pont d’Abidjan, confiés à la China State Construction Engineering Corporation (CSCEC), ont connu à deux reprises quelques heures de coups d’arrêt en septembre et en octobre en raison de mouvements de grève des ouvriers. Ils revendiquaient une revalorisation de leur salaire et l’obtention de meilleurs équipements de protection individuel (EPI) pour travailler dans de bonnes conditions. 

Le 20 octobre, les ouvriers travaillant sur le quatrième pont d'Abidjan ont observé une journée de grève pour réclamer de meilleures conditions de travail.
Le 20 octobre, les ouvriers travaillant sur le quatrième pont d'Abidjan ont observé une journée de grève pour réclamer de meilleures conditions de travail. © Capture écran, DR

"C’est très dangereux de travailler sur ce chantier"

À la suite de ces mobilisations, des réunions ont été organisées en octobre avec l’Ageroute, la société d’État en charge de l’exploitation et de l’entretien des routes qui gère le chantier, pour le compte du ministère de l’Equipement et de l’Entretien routier. Les ouvriers y ont notamment évoqué des questions liées à la sécurité du chantier. Notre Observateur Pierre (pseudonyme) est ouvrier et il a interpellé notre rédaction sur ses conditions de travail.

Nous sommes plus de 300 ouvriers à travailler sur le chantier. C’est très dangereux de travailler sur ce chantier. Par exemple, au niveau de l’atelier de ferraillage, nous travaillons avec nos propres habits. Nous n’avons pas de combinaisons de protection. Nous n’avons pas de chaussures de sécurité. Les Chinois sont radins dans le renouvellement des équipements. Et sur la plateforme, les garde-fous ne sont pas solides. Ce n’est pas possible.

Les dénonciations de notre Observateur ont été confirmées par Adiafi Kouakou, membre de la mission de contrôle du chantier. Composée d’un représentant de l’Ageroute, et de trois autres bureaux d’études, cette mission est chargée de veiller aux questions d’hygiène, de sécurité et de santé sur le chantier et au respect des normes environnementales. 

L’entreprise a fait de gros efforts [suite aux revendications, NDLR] concernant la gestion des équipements de protection individuelle, mais il y a encore des insuffisances. Si les EPI ont été renouvelés, ils ne sont pas vraiment adaptés pour les différentes tâches au quotidien. 

Par exemple, un ouvrier qui est chargé de faire le ferraillage, les responsables lui remettent des gants en latex. Ce n’est pas approprié parce qu’au bout d’une semaine, ça sera usé. Et lorsqu’il réclame, son superviseur chinois ne va pas réagir.

"À longueur de journée, les soudeurs inhalent donc la fumée de soudure"

Pareil pour les soudeurs. Nous avons recommandé des masques respiratoires. Mais on leur donne des masques chirurgicaux que les populations utilisent contre le Covid-19. Ce n’est pas normal. À longueur de journée, les soudeurs inhalent donc la fumée de soudure. Ce n’est pas bon pour leur santé.

Ce sont des situations que la mission de contrôle signale à travers les rapports à l’entreprise. Mais ils ne font rien pour corriger ces non-conformités. C’est de la négligence, il n’y a pas de raison que nos recommandations ne soient pas respectées.

Dans ces cas, nous pouvons suspendre l’activité en question, le temps que les équipements soient changés pour les ouvriers. Cela arrive souvent.

 

"Le renouvellement de ces équipements doit être plus régulier"

Contacté par France 24, Issa Ouattara, le coordinateur à l’Ageroute du Projet de transport urbain d’Abidjan (PTUA) reconnaît que les équipements de protection n’étaient pas de bonne qualité. Il affirme avoir fait des recommandations en ce sens.

On reconnaît que la qualité de certains équipements laisse à désirer. Et il arrive que ces éléments s’usent et deviennent vétustes à cause de l’utilisation qu’on en fait. J’en ai moi-même été surpris.  

Lors de nos rencontres, des engagements ont été pris pour que tout ça ne se reproduise plus. Si vous passez sur le chantier, vous verrez que tous sont désormais bien équipés. Nous avons défini une cadence de renouvellement des EPI, tous les quatre mois. Certains travaillent dans des zones où les dispositifs sont plus sollicités. Le renouvellement de ces équipements doit être plus régulier.

Mais pour notre Observateur, rien n’a véritablement changé malgré les engagements pris : "Jeudi, un de nos collègues a failli se noyer dans la lagune. Il avait fléchi et chuté de la plateforme où il travaillait. Fin octobre, trois autres de nos collègues ont trouvé la mort noyés dans la lagune. Leur camion avait chaviré. Ils n’avaient pas de gilets de sauvetage."

Les ouvriers sur la plateforme du quatrième pont d'Abidjan
Les ouvriers sur la plateforme du quatrième pont d'Abidjan © DR

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Des ouvriers sous-payés ? 

Outre les problèmes liés aux équipements, les ouvriers sont également montés au créneau pour réclamer une revalorisation salariale. Recrutés par GTS et SAER, deux agences d’interim auxquelles a eu recours CSCEC pour ses besoins de main-d’œuvre, les ouvriers ont estimé qu’ils n’étaient pas bien payés.

Avant les négociations, nous, les ouvriers manœuvres, étions payés 2800 francs CFA (environ 4 euros)  le jour. Alors que selon nous, on doit être payé à 4500 francs (près de 7 euros). Les ouvriers qualifiés, c’est-à-dire, les soudeurs, les chauffeurs ou encore les grutiers étaient payés entre 4500 et 8000 francs CFA (environ 12 euros), selon le métier et l’expérience. 

Mais ces salaires sont insuffisants compte tenu des risques auxquels nous sommes exposés sur ce vaste chantier. Par ailleurs, nous avions des journées de travail de 9 h 30. Or, la durée légale de temps de travail en Côte d’Ivoire est de huit heures. Et cette heure et demie supplémentaire ne nous a jamais été payée. 

Nous n’avons pas de fiches de paie. Nous ne sommes pas déclarés à la Caisse nationale de prévoyance sociale (CNPS) pour assurer notre retraite. C’est pour tout cela que nous avons fait grève.

Contactée, l’agence d’intérim GTS n’a pas répondu aux questions de la rédaction des Observateurs de France 24. "Les dispositions relatives à la paie des ouvriers sont prises conformément à la loi, alignées sur la base de prescriptions légales. Les ouvriers sont payés conformément à la loi. Il n’y a pas eu de problème de paie des heures supplémentaires", a estimé Cidiq Gbane, directeur générale de SAER Côte d’Ivoire.

De son côté, Issa Ouattara, qui a tenté des médiations les 5 et 20 octobre pour répondre aux différents points de revendication, relate : "Nous avons trouvé des accords avec les ouvriers sur les revendications salariales à l’issue des différentes réunions. Nous avons décidé d’améliorer leurs conditions de travail, et des délégués du personnel ont été nommés. Le travail a repris." 

La direction a consenti à des augmentations. Mais notre Observateur s’estime partiellement satisfait des échanges avec la direction : 

Après les discussions avec M. Ouattara, nous avons signé de nouveaux contrats fin novembre qui stipulent que la durée de travail est de 8 h. Mais les heures supplémentaires d’1 h 30 seront désormais payées. Ma rémunération est passée de 2800 francs CFA (environ 4 euros) à plus de 4200 francs le jour (environ 6 euros). C’est un effort. Nous aurons désormais des fiches de paie et ils ont promis de nous déclarer à la Caisse nationale de prévoyance sociale.

Cependant les ouvriers ont exigé que le paiement des heures supplémentaires soit rétroactif et qu’ils soient crédités de toutes les heures de travail effectuées depuis le début du chantier. 

Sur ce point, Issa Ouattara déclare : "Je n’ai pas pu vérifier si les heures supplémentaires étaient payées avant. Les ouvriers disent qu’ils en ont fait. L’entreprise dit que non. Pour couper court, on prend les heures supplémentaires à partir de maintenant. Je ne veux pas trainer sur ces débats."

Nous avons contactée la direction de CSCEC qui n'a pas voulu répondre à nos questions.

"Le code du travail ivoirien est souvent contourné par les entreprises"

Cependant, la situation juridique ne respecte pas le code du travail ivoirien a plusieurs égards, explique Maître Yves Yao, avocat spécialiste du droit du travail à Abidjan. Selon lui,  le code du travail ivoirien permet aux entreprises de recourir à des agences de travail temporaire pour recruter la main d’œuvre comme c’est le cas sur ce chantier. Cela permet aux entreprises de se désengager des travailleurs qu’elles emploient. Conséquence, leurs droits ne sont pas toujours respectés :

Dans le cas d’espèce, l’entreprise chinoise CSCEC a eu recours à deux agences de travail temporaire pour recruter les ouvriers. Ils ont des contrats journaliers et travaillent 9 h 30 par jour. Or, la durée de travail hebdomadaire en Côte d’Ivoire est de 40h pour les travailleurs et 48 h pour les ouvriers agricoles. Cette durée est largement excédée par les ouvriers sur ce chantier. Les heures supplémentaires doivent donc être payées. 

Dans le cadre d’un contrat temporaire, le code du travail limite le contrat de travail à trois mois renouvelables pour une période d’un mois maximum. Au delà de cette période, le travailleur est censé être dans un contrat à durée indéterminée, ce qui n’est pas respecté non plus par les employeurs ici.

En plus, les salaires sont payés sans véritable documentation. Les ouvriers n’avaient pas de fiche de paie. Ce n’est pas normal. Le code de travail ivoirien est intransigeant sur cet aspect.

En général, les entreprises chinoises respectent peu le droit des ouvriers. Ils ont un traitement très dur envers les travailleurs. Mais il faut aussi dire que le code du travail ivoirien contient des failles qui permettent de le contourner facilement.

Lancé en juillet 2018, l’ouvrage qui mesure 1,6 km et enjambe une partie de la lagune Ebrié, doit relier Yopougon, quartier populaire de la capitale économique ivoirienne au Plateau, le quartier d’affaires. L’infrastructure, dont le coût est évalué à 142 milliards de francs CFA (216 millions d’euros) s’inscrit dans un grand ensemble composé de 7,2 km d’autoroutes urbaines et de bretelles d’accès. Il doit permettre de désengorger le nord d’Abidjan dont le trafic s’appuie depuis plusieurs années sur l’autoroute du Nord, la seule voie d’accès à Yopougon.

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