Tunisie : privés de salaires, des employés d'hôtel simulent un suicide pour alerter sur leur sort

Un employé de l’hôtel El Hana International jette un mannequin du toit de l’immeuble. Capture d'écran Facebook, 3 décembre 2020.
Un employé de l’hôtel El Hana International jette un mannequin du toit de l’immeuble. Capture d'écran Facebook, 3 décembre 2020. © Facebook

Dans une tentative désespérée de faire entendre leurs voix, des employés privés de salaires depuis six mois ont jeté, jeudi 3 décembre, un mannequin depuis le toit de l'hôtel international d’El Hana de Tunis,  où ils travaillent. Filmée, la scène a provoqué un vif émoi parmi les passants qui ont cru à un vrai suicide. Choquer l’opinion, c’était justement le but recherché par l’auteur de cet acte, qui voit là le seul moyen d’attirer l’attention sur la situation des employés, explique-t-il.

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En raison de factures impayées, les autorités ont coupé le courant électrique dans l'hôtel début novembre. Depuis, l'établissement ne reçoit pratiquement plus de clients mais des employés s'y rassemblent tous les jours pour réclamer six mois de salaires impayés, ainsi qu'une couverture sociale que doit leur fournir leur employeur. 

Les négociations entre les employés, représentés par l'Union générale des travailleurs tunisiens (UGTT), et le propriétaire, l'homme d'affaires tunisien Raouf Mhenni, confronté à des difficultés financières, n'ont pas abouti. Et c'est donc en désespoir de cause, qu'ils ont organisé ce faux suicide. 

Sur des vidéos publiées sur Facebook notamment, on entend des riverains pousser des cris d'effroi, tandis que d'autres accourent à l'intérieur du bâtiment pour tenter de secourir ce qu'ils croient être un être humain et qui vient d'atterrir sur le toit de la réception, situé au premier étage.          

Sur cette vidéo, on voit un employé ramasser le mannequin qui avait atterri au 1er étage de l'immeuble.

Hafid (pseudonyme), est père de famille et employé de l'hôtel El Hana. C'est lui qui a jeté le mannequin du toit. Nous avons choisi de préserver son anonymat.

 

"Je suis conscient que j'ai fait un acte illégal"

Je travaille depuis plusieurs années dans cet hôtel et malgré mon ancienneté, je perçois un salaire modeste, moins de 600 dinars [182 euros, NDLR], sans bénéficier d'une couverture sociale. Depuis deux mois, l'électricité est coupée dans l'hôtel car une facture de 120 000 dinars [35 000 euros, NDLR] n'a pas été payée. 

Pour protester, on a sollicité le gouvernorat de Tunis et la présidence du gouvernement, en vain. 

Les 116 employés de l'hôtel n'arrivent plus à subvenir aux besoins de leurs familles. Depuis trois jours, je dors sur un canapé à l'hôtel : je ne veux pas retourner chez moi sans avoir obtenu de quoi acheter à manger à mon enfant, en bas-âge. 

Je me suis dit qu'il fallait trouver une idée d'action forte pour que les gens comprennent qu'on n'en peut plus. J'ai proposé aux syndicalistes de l'UGTT qui participent au sit-in l'idée de jeter un mannequin, et ils l'ont rapidement adoptée. 

Je suis conscient que cette action n'est pas légale, mais j'ai pensé qu'elle serait susceptible de provoquer un électrochoc dans l'opinion.

 

Surendettement, mauvaise gestion, l'hôtel international d'El Hanna a frôlé la faillite à plusieurs reprises ces dernières années. En 2016 notamment, l'établissement avait été placé sous la responsabilité d'un administrateur judiciaire, jusqu'en janvier 2017. 

La rédaction des Observateurs a tenté de contacter Raouf Mhenni, le propriétaire de l'hôtel. Nous publierons sa réponse si elle nous parvient. 

 

Cette vidéo a trompé de nombreux internautes. Des pages Facebook tunisiennes (ici, mais aussi ici ou encore ) l’ont relayée en affirmant qu’il s’agissait d’un vrai être humain qui s’était jeté du haut de l’immeuble. 

“Urgent, un employé de l’hôtel El Hana International s’est suicidé”, écrit par exemple un internaute

Si vous souhaitez en savoir davantage, sur la vérification des images sur les réseaux sociaux, n’hésitez pas à consulter le guide de vérification de la rédaction des Observateurs, ici