Afghanistan

Farkhundah, Afghane, sauvagement lynchée pour blasphème à Kaboul

8 mn

Une femme accusée d’avoir "brulé le Coran" a été lynchée et brûlée par la foule jeudi 19 mars dans la capitale afghane. La vindicte populaire a pris la forme d’une "justice" expéditive et barbare que certains commentateurs n’ont pas hésité à justifier sur les réseaux sociaux. Filmé de bout en bout, ce déchaînement de violence a provoqué une onde de choc dans le pays.

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Début du lynchage de Farkhoudah.

Une femme accusée d’avoir brûlé le Coran a été lynchée et brûlée par la foule jeudi dans la capitale afghane. La vindicte populaire a pris la forme d’une "justice" expéditive et barbare que certains commentateurs n’ont pas hésité à justifier sur les réseaux sociaux. Filmée de bout en bout, ce déchainement de violence a provoqué une onde de choc dans le pays.

La mise à mort de cette femme de 27 ans du nom de Farkhundah a duré près de deux heures. Elle a commencé dans une mosquée située dans un quartier très habité de la capitale, à proximité de plusieurs bâtiments officiels, notamment du Palais présidentiel et du ministère de l’Intérieur. Le commandant de police de Kaboul a affirmé que les policiers étaient arrivés sur place après sa mort mais les vidéos tendent à prouver le contraire. Sur celle-ci, des policiers sont visibles dans le groupe d’émeutiers mais n’interviennent pas avant d’être rejoints par des renforts et de pouvoir éloigner la foule momentanément.

Sans qu’aucune vidéo ne permette de comprendre comment, la jeune femme se retrouvera quelques instants plus tard à nouveau aux mains de la foule en colère. La scène de lynchage qui a suivi a été filmée par plusieurs personnes. Au vu de la violence des images, France 24 a choisi de n’en diffuser que des captures d’écran. Sur un de ces enregistrements, on peut voir la femme allongée sur le ventre tabassée à coup de pierres et de bâtons par plusieurs hommes qui l’entourent jusqu’à ce que mort s’ensuive. Dans une autre vidéo, filmée plus tard, son corps est brulé sur les rives de rivière de Kaboul qui traverse la ville. La foule est encore plus nombreuse et observe le spectacle de sa réduction en cendres.

 

Après quelques minutes de lynchage, Farkhundah encore en vie.

 

Les médias locaux et les réseaux sociaux relayent dans un premier temps que la femme avait brûlé un coran. Une version démentie par le ministère afghan des Affaires religieuses pour qui les preuves sont insuffisantes. Les parents de cette femme ont déclaré dans un premier temps dans les médias locaux qu’elle était atteinte d’une maladie mentale et cherchait de l’aide auprès de religieux à la mosquée. Une version sur laquelle ils sont plus tard revenus, expliquant qu'ils voulaient la protéger.

D’après le ministère de l’Intérieur, quatre personnes suspectées d’avoir participé au meurtre ont été arrêtées. L’une d’elle avait revendiqué ce crime et s’en était félicité sur sa page Facebook.

Mariam Abou Zahab, spécialiste de l’Afghanistan et du Pakistan, n’a pas souvenir d’autres cas de femme lynchée et brûlée en public dans ce pays. Elle explique que certains cas d’hommes lynchés à mort par une foule incontrôlable sous l’effet de rumeurs d’atteinte à l’islam ont toutefois eu lieu au Pakistan voisin. Dans plusieurs de ces cas, il s’agissait de fausses accusations et de règlements de compte, précise-t-elle.

 

Le lieu du lynchage se situe à proximité d'un quartier très sécurisé (palais présidentiel, police, ministère des affaires étrangères)

 

"Ce lynchage m’a profondément bouleversé"

Omin Haqbin, bloggeur et féministe, a été profondément choqué par ce lynchage. Il témoignage.

Ce lynchage m’a profondément bouleversé. Mes amis et moi sommes en état de choc depuis hier. Certains d’entre nous ont même pleuré. Nous nous demandons comment nous en sommes arrivés là. Ce qui m’inquiète le plus, c’est que beaucoup de gens justifient ce lynchage. Pas vraiment ceux qui sont sur Facebook. Eux font campagne en solidarité avec Farkhundah. Ils ont publié sur leur mur ou mis en photo de profil "I am Farkhundah". Les gens dans la rue, les gens ordinaires, ceux que j’ai croisés et avec qui j’ai parlé ce matin, ceux qui n’ont pas accès à Facebook, qui ne sont pas éduqués, ce sont eux qui excusent ce lynchage. Je pense que c’est le résultat des guerres successives en Afghanistan. Ils ont grandi avec la guerre. Ils n’ont connu que la violence.

 

Le corps de la jeune femme est brulé en présence des policiers.

Campagne en solidarité avec Farkhunda sur Facebook.

"La police présente sur place n’a rien fait pour la protéger"

La police présente sur place n’a rien fait pour la protéger. Les employés de la police sont peu éduqués. En général, ceux qui ne parviennent pas à trouver un travail rejoignent les forces de l’ordre. Ils étaient présents mais partageaient certainement le point de vue de la foule. Il est vrai que la police en grand nombre est arrivée plus tard, trop tard. Farkhoudah était déjà morte.

J’ai entendu les gens dire que le lynchage était préférable, qu’ils n’avaient pas confiance dans les institutions. Ils l’auraient libérée, disaient-ils. Pour eux, elle avait brûlé le Coran et devait donc payer. Et pourtant, il reste même à prouver qu’elle a brûlé le Coran. TOVO TV, la chaîne afghane, a annoncé vendredi 20 mars qu’elle avait brûlé des prières en dari, que les religieux qu’elle avait rencontrés, dans l’espoir d’être soignée, lui avaient données.

"J’ai peur de ce que la société afghane est entrain de devenir"

Aujourd’hui, j’ai peur de ce que la société afghane est entrain de devenir. Je ne peux exprimer ma solidarité que sur Facebook. J’aurais trop peur pour ma sécurité si j’allais manifester dans la rue. Une de mes amies m’a dit qu’aujourd’hui elle s’était faite agressée dans la rue parce qu’elle ne portait pas une robe "islamiquement décente". L’homme lui a dit : "Tu t’habilles autrement ou on te brûle comme Farkhundah." C’est très difficile d’être une femme en Afghanistan. Ma fiancée est sans cesse harcelée dans la rue. Il y a des viols. Et pour ceux qui ne sont pas religieux, c’est devenu très dur. Les laïques et les athées ne peuvent pas s’exprimer. La situation s’est encore détériorée depuis 2008.

 

Il se rejouit sur sa page facebook de la mort de la jeune femme. "On l'a tué et elle ira en enfer." Il fait partie des suspects arrêtés.

 

Un billet écrit par Dorothée Myriam KELLOU et Ershad ALIJANI, journalistes à France 24