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AZERBAÏDJAN

Des vidéos documentent la présence de mercenaires syriens dans le conflit du Haut-Karabakh

Des mercenaires syriens échangent des tirs avec des soldats arméniens, hors champ, dans le Haut-Karabakh, début octobre. Au centre, un jeune combattant syrien documente le front pendant un bombardement près de Horadiz. Captures d'écran.
Des mercenaires syriens échangent des tirs avec des soldats arméniens, hors champ, dans le Haut-Karabakh, début octobre. Au centre, un jeune combattant syrien documente le front pendant un bombardement près de Horadiz. Captures d'écran.
14 mn

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Depuis fin septembre, le conflit armé dans le Haut-Karabakh, enclave séparatiste en Azerbaïdjan soutenue par l’Arménie, fait rage malgré les accords de cessez-le-feu établis début octobre. Plusieurs vidéos montrent la présence et l’implication de mercenaires syriens, recrutés dans le nord-est du pays, aux côtés de l’armée azérie, soutenue par la Turquie. Les autorités turques et azéries nient catégoriquement leur implication dans ces recrutements, malgré les témoignages de plusieurs combattants syriens recueillis par des médias internationaux.

 

Attention, certaines images présentes dans cet article peuvent choquer les plus sensibles

 

Depuis le début des combats le 27 septembre entre Arméniens et Azerbaïdjanais, les autorités azéries n’ont pas communiqué à ce jour de chiffres officiels mais confirment le décès de plusieurs dizaines de civils. Le cessez-le-feu établi le 18 octobre a rapidement été enfreint par les deux parties, en l’espace de quelques heures. Dans ce conflit, la Turquie soutient l'Azerbaïdjan et l'Arménie soutient financièrement et militairement les séparatistes du Nagorno-Karabakh.

Or, au moins quatre vidéos géolocalisées par des journalistes et spécialistes de la géolocalisation attestent de la présence de combattants syriens dépêchés au front dans l’enclave azerbaïdjanaise du Haut-Karabakh.

Première vidéo : un camp d’entraînement de mercenaires

Cette vidéo partagée depuis le 25 septembre par des chaînes Telegram montrerait un camp d’entraînement de combattants syriens se préparant à partir en Azerbaïdjan. On entend de jeunes mercenaires échanger  en arabe avec un accent du nord-ouest syrien, selon des journalistes locaux auxquels la rédaction des Observateurs de France 24 a montré l’extrait.

Grâce à des éléments présents dans l’extrait, l’internaute “Obretix”, spécialiste en géolocalisation, a déterminé le lieu du tournage des images. Il s’agit d’un camp militaire près du village de Hawar Kilis, non loin de la frontière turque au nord de la Syrie, qui a été formé par l’Armée syrienne libre en 2016.

Les factions en place à Hawar Kilis avaient déjà participé à l’opération militaire turque "Bouclier de l’Euphrate", menée dans le nord-ouest syrien au printemps 2017 à la fois contre le régime de Bachar al-Assad et l'organisation État islamique.

Deuxième vidéo : arrivée des combattants en Azerbaïdjan

Le 27 septembre, une autre vidéo a émergé sur les réseaux sociaux syriens. On y voit un convoi de 4x4 sur lesquels se dressent des combattants syriens, encouragés, en turc, par des locaux et l’auteur de la vidéo. Les combattants brandissent leurs fusils d’assaut et scandent : "[Le prophète] Mahomet [sera] toujours notre guide !", un cri de guerre caractéristique des bataillons de l’Armée nationale syrienne (ANS), dont plusieurs factions faisaient partie de l’Armée syrienne libre (ASL, une coalition de groupes rebelles armés syriens qui s’est formée en 2011 pour combattre le régime syrien.

La vidéo circule depuis le 27 septembre sur Telegram, mais la date de son enregistrement reste indéfinie.

Des internautes et des médias spécialisés dans la géolocalisation ont réussi à retrouver l’endroit où cette seconde vidéo a été tournée grâce à des éléments visuels : un boulevard de la ville de Horadiz dans le sud de l’Azerbaïdjan, dans la région du Karabakh.

Troisième vidéo : des mercenaires appellent leurs camarades à les rejoindre en Azerbaïdjan

Cette vidéo reprise le 3 octobre par des pages d’informations locales d’Alep a été filmée par un mercenaire syrien à destination de ses collègues restés en Syrie. La vidéo arbore un logo (en rouge) : "l'Armée nationale [syrienne] en Azerbaïdjan".

La rédaction des Observateurs de France 24 a pu faire le lien des combattants présent dans cet extrait avec la division du Sultan Murad, une division de l'Armée nationale syrienne aux origines turkmènes (Ajout le 21/10 à 11h). En fond sonore de la vidéo, on entend une musique folklorique faisant les louanges de cette même division.

L’auteur invite ses camarades à danser et poser pour la vidéo. Ils encouragent ensuite le reste des combattants restés en Syrie à se porter volontaires : "Vous êtes les bienvenus, rejoignez-nous qu’on s’amuse ensemble contre l’Arménie !", lancent ces derniers, tout sourire, à la caméra. Certains d’entre eux portent un uniforme militaire et des fusils d’assaut.

Quatrième vidéo : affrontements violents avec les soldats arméniens

Sur le front, cette vidéo, tournée par un combattant se disant appartenir à la division Hamza, elle-même affiliée à la brigade al-Farouq (créée en 2011) de l'Armée nationale syrienne, aux alentours du 3 octobre et circulant sur les réseaux sociaux depuis le 10 octobre, montre des corps de soldats arméniens gisant au sol. "Dieu merci, voici leurs butins et leurs munitions. Dieu nous fera triompher sur chaque porc et chaque mécréant", annonce-t-il en s’avançant parmi les corps.

En raison des scènes particulièrement choquantes, nous nous contentons de publier cet extrait flouté de la vidéo originale

 

 

Le journaliste du collectif Bellingcat Alexander McKeever a géolocalisé la scène : elle se déroule près de Marjan, un village dans le sud de l’Azerbaïdjan, près des frontières iraniennes, sous contrôle azeri.

 

 

Bien que les combattants syriens diffusent largement des vidéos de leur implication dans le conflit sur les réseaux sociaux, les ministères azéri et turc de la Défense nient catégoriquement leur présence dans le Haut-Karabakh.

  

A LIRE SUR LES OBSERVATEURS FRANCE 24 >> Enquête : des images établissent les exactions d'une milice proturque en Syrie

 

"La dimension idéologique a disparu : la motivation aujourd’hui, c’est d’avoir un salaire"

Selon l’Observatoire syrien des droits de l’Homme (OSDH), au moins 134 mercenaires syriens ont trouvé la mort en Azerbaïdjan au 18 octobre, dont 92 qui ont été rapatriés. La même source affirme qu’au moins 2 050 mercenaires ont été transportés de Syrie depuis le début du conflit armé, par groupes de 400 combattants à la fois. La rédaction des Observateurs de France 24 n’a pas pu vérifier de manière indépendante ces chiffres, ni joindre un combattant syrien.

Selon le quotidien britannique The Independent, qui a pu parler à des mercenaires partis en Azerbaïdjan, les premiers recrutements avaient été prévus dès le mois de juillet, au début des tensions entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie. À la clé, les combattants se seraient vu promettre une somme comprise entre 1 200 dollars (environ 1 000 euros) et 1 500 dollars (environ 1 250 €). Un salaire conséquent dans un pays où 83 % de la population vit en-dessous du seuil de pauvreté, selon un rapport de 2019 des Nations unies.

Fanny Alarcon est experte des groupes irréguliers syriens et journaliste de la revue Intelligence Online. Elle explique :

Cela devient presque naturel pour la Turquie de recycler ses combattants dans des conflits armés. Ils ne coûtent pas cher, ils sont entraînés : c’est de la main d'œuvre facile.

Ces combattants ont besoin d’un salaire et savent combattre. La Turquie est intervenue officiellement en 2017, 2018 et 2019 dans le Nord-Est syrien. Lors de chacune de ces opérations, elle ne voulait pas faire intervenir directement son armée et a eu recours à ces combattants syriens, qui se sont à leur tour recyclés en hommes de main contre l’administration autonome kurde.

Dans le conflit du Haut-Karabakh, ce n’est pas un soutien aussi assumé qu’en Libye ou au nord de la Syrie. C’est un soutien progressif et de prime abord, les autorités azéries et turques n’ont pas intérêt à utiliser les mercenaires syriens : cela ne leur donne pas une bonne image, surtout lorsque ceux-ci se mettent en scène [dans des vidéos, NDLR].

Cette vidéo, publiée le 12 octobre, montre des combattants syriens sur le front dans le Haut-Karabakh. "Placez-vous devant (...). Nous avons besoin de plus de munitions ! Allah Akbar !", crie l’un des mercenaires à ses camarades.

 

Fanny Alarcon note que les factions de l’Armée nationale syrienne ont des allégeances idéologiques diverses :

 

Chacun de ces groupes a un positionnement : ce ne sont pas des jihadistes. La Turquie n'emploie pas ce genre de personnes. Ce sont des factions qui se sont formées au début du conflit et qui sont issues du Nord-Ouest syrien, d’Alep notamment. Elles se revendiquent de l’ASL qui était, à l’époque de la guerre civile syrienne, une insurrection modérée contre le régime syrien, soutenue par certains états dont la France et les Etats-Unis. Lorsque, ensuite, l’ANS a été structurée par la Turquie en 2017 pour rassembler les insurgés, la dimension idéologique a disparu.

Finalement, la motivation des mercenaires syriens, c’est d'être payé, d’avoir un travail et un salaire. Certains d’entre eux semblent douter de leur engagement sur le terrain. Pour d’autres, ce sont juste des mercenaires dont le métier est de se battre.

 

Ce jeune mercenaire, identifié par la chercheuse Elizabeth Tsurkov comme Mustapha Qanti, 23 ans, a tourné cette vidéo sur le front. Il a été recruté par la division Hamza, initialement pour partir combattre en Libye. Visiblement apeuré, il annonce dans sa vidéo : "Dieu, sois clément (...). Des fragments, à terre !"

 

Une autre vidéo de Mustapha Qanti, dans laquelle il découvre des munitions de soldats arméniens. La vidéo a été géolocalisée près de la ville frontalière de Horadiz par des internautes ici.

 

"En 2020, on ne voit pas de faction qui n’emploie pas de discours religieux, c’est la donnée de base"

 

D’autres extraits vidéos, provenant de Syrie, montrent des discours de recrutement menés par des cheikhs ou des chefs de factions chargés de cette mission dans les villes du Nord-Ouest, particulièrement touchées par la guerre et l’extrême pauvreté. Cet extrait, vérifié par le média local Afrin Post, se passe à Shaykh al-Hadid, une ville de la région d’Alep, à quelques kilomètres de la frontière turque.

Le discours a eu lieu sous une tente aménagée près de la ville de Jindires pour les funérailles d’un mercenaire mort dans le Haut-Karabakh. "La oumma est aujourd’hui en péril, notre combat en Azerbaïdjan est le même qu’au Levant. Il est de votre devoir [religieux] d’aller au combat en Libye et en Azerbaïdjan", sermonne le cheikh dans son discours.

Fanny Alarcon poursuit :

 

Le recrutement se fait au travers du service de renseignement turc, qui structure l’ANS et désigne les chefs de faction pour les faire venir en Turquie et aller en Arménie [comme l’a montré l’agence arabophone Stepnews, NDLR]. Cela se joue par ce service étatique, et non par le biais d’entreprises privées comme le groupe russe Wagner, qui a recruté des mercenaires pour combattre en Centrafrique ou au Venezuela [comme l'a montré Mondafrique, NDLR]. Le discours religieux est vraiment présent chez les Syriens depuis 2011. La montée en puissance de la radicalité est ainsi au centre de la structuration de l’insurrection syrienne.

En 2020, on ne voit pas de faction qui n’emploie pas de discours religieux, c’est la donnée de base, ce n’est pas vraiment un levier. Les groupes les plus radicaux de la rébellion syrienne, comme Ahrar al-Sham ou l’ex Jabhat al-Nosra, sont devenus très puissants au fil de la guerre civile et ont poussé les autres factions, dont les mercenaires employés par la Turquie, à adopter le même discours.

Le dernier bilan humain, au 18 octobre, est de plus de 700 morts du côté arménien et 60 civils morts du côté azéri. Au 8 octobre, près de la moitié de la population du territoire disputé, le Haut-Karabakh, avait déjà été déplacée, soit près de 75 000 civils.

Article écrit par Fatma Ben Hamad en collaboration avec Elena Gabrielan (RFI).

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