Depuis le 8 octobre, les villes de Lagos, Ughelli et Abuja ont connu plusieurs manifestations contre les violences policières du SARS, une unité de police spéciale contre le vol. Bien que pacifiques, ces manifestations ont été réprimées dans le sang comme en attestent de nombreuses vidéos. 

Le SARS (Special Anti-Robbery Squad) est régulièrement accusé de commettre des violences contre les jeunes Nigérians, et de jouir d’une quasi-totale impunité. Amnesty International a documenté au moins 82 cas de torture, mauvais traitement et exécution extra-judiciaire imputés au SARS entre janvier 2017 et mai 2020. Les victimes sont majoritairement des jeunes hommes entre 18 et 35 ans, issus de milieux défavorisés. 

Au moins dix personnes ont été tuées, et des centaines d’autres blessées. “Nonye” (pseudonyme) est infirmière et a été directement témoin de ces débordements. Elle était dans les équipes médicales volontaires le 12 octobre à Surulere, un quartier de Lagos où une manifestation était organisée.


 

"Qui amène des balles réelles dans une manifestation ? La police nigériane"

C’était une manifestation pacifique en face du poste de police de l’Area C à Ojuelegba. Il y avait quelques jeunes à l’extérieur du poste et quelques SARS [Special Anti-Robbery Squad, pour “équipe spéciale anti-braquage”, NDLR]  qui patrouillaient. Un officier, t-shirt rouge et jean noir, est arrivé vers la tête du cortège, apparemment pour mettre fin à une bagarre entre des jeunes et des membres du SARS. Là, on a entendu deux coups de feu distincts, puis une série de coups de feu simultanés. On a couru pour sauver notre peau.

Vidéo envoyée par notre Observatrice qui montre la scène qu’elle décrit le 12 octobre à Surulere.
 
Un passant innocent a été touché au cou par une balle. Un groupe de l’équipe médicale a tenté de le sauver, pendant que je m’occupais d’une autre victime par balle, un jeune homme touché à la cuisse. J’ai fait pression sur sa blessure et je l’ai mis dans un taxi pour l’hôpital le plus proche.

Capture d’écran d’une vidéo montrant l’équipe médicale volontaire essayer de sauver le passant touché par une balle au cou.
 
Le 11 octobre, le président nigérian, Muhammadu Buhari, s’est engagé à dissoudre le SARS pour le remplacer par une nouvelle unité, le SWAT (Special Weapons and Tactics). Mais pour beaucoup de manifestants, ce n’est que de la rhétorique. Sur la dernière décennie, les autorités nigérianes ont tenté à de nombreuses reprises de réformer cette unité, rappelle Amnesty International, sans qu’aucun officier ne soit jugé.

"Ils ont embauché des voyous pour terroriser des manifestants pacifiques"

La police nigériane a également équipé des voyous afin de terroriser les manifestants à Abuja et Lagos. Quelques-uns se sont fait attraper et ont confié avoir été payés 1500 naira (3,34 euros) pour cette tâche. Pour moi, c’est ça le plan du gouvernement : après ils vont dire qu’on se bat entre nous, les jeunes, et ça leur fera une bonne raison d’envoyer l’armée au nom du maintien de la paix.

Postée le 15 octobre sur Twitter, cette vidéo montre des hommes armés de machettes, de couteaux et de barres traversant une route à Alausa, un quartier d’Ikeja. Selon l’internaute qui relaie l’image, ce sont des voyous armés par la police.



Une autre vidéo, postée le 14 octobre, montre une voiture avec une vitre brisée et deux hommes en sang à côté, à Abuja. L’homme qui filme dit : “Ils viennent pour s’en prendre à nous ! Ça suffit ! On se bat pour tout le monde dans ce pays, pourquoi ils s’en prennent à nous ?"


L’armée nigériane appelle "tout élément subversif et fauteur de trouble à se retirer”
 
Amnesty International a condamné des "attaques sur des manifestants pacifiques par des voyous armés, embauchés pour perturber la manifestation #EndSARS" . Il n’est pas possible de savoir si les hommes armés ont été payés par le gouvernement ou d’autres organismes.

Le directeur de la police nigériane a ordonné, le 14 octobre, de mettre fin à l’usage de la force contre les manifestants, et annoncé la libération de tous les manifestants arrêtés, réaffirmant le droit de tous les Nigérians à manifester pacifiquement. Mais le 15 octobre, le gouvernement a interdit toute manifestation à Abuja, la capitale. Le même jour, l’armée nigériane appelait "tout élément subversif et fauteur de trouble à se retirer", ajoutant que l’armée était prête à intervenir pour le maintien de l’ordre.
 
“Quand notre sécurité sera garantie, on s’occupera de nos dirigeants corrompus”

Selon notre Observatrice, les manifestants ne comptent pas céder. Ils appellent le gouvernement à prendre cinq mesures fortes : la libération de tous les manifestants arrêtés, la justice pour toutes les victimes de violences policières et des compensations pour leur famille, un organe indépendant pour enquêter sur les possibles abus policiers, la réaffectation des officiers du SARS démis de leurs fonctions, et une hausse des salaires des policiers.
 
Il faut qu’on soit entendus. Ils veulent instiller la peur pour nous désunir, et qu’on se taise comme avant. Mais ça suffit. Nous, les jeunes, demandons avant tout de rester en vie, et quand notre sécurité sera garantie, on s’occupera de nos dirigeants corrompus.

Manifestation le 14 octobre à Lagos.
 
Article écrit par Diana Liu.