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Un jeune qui tombe d’un pont, après avoir été violemment poussé par un carabinier, et un homme en fauteuil roulant projeté au sol, après avoir été visé par un canon à eau des forces de l'ordre : c’est ce que montrent deux vidéos tournées lors de manifestations au Chili, le 2 et le 11 octobre. Elles s'inscrivent dans la suite d’un mouvement social initié il y a un an, marqué par de nombreuses violences policières.

La première vidéo a été tournée lors d’une manifestation le 2 octobre, au niveau d’un pont surplombant le río Mapocho, à quelques mètres de la Place Italia - rebaptisée "Place de la Dignité" par les protestataires - à Santiago. On y voit de nombreuses personnes courir, puis un jeune tomber du pont, après avoir été violemment poussé par un carabinier (police militaire chilienne).

ATTENTION, CETTE VIDÉO PEUT CHOQUER.

Vidéo tournée le 2 octobre, à Santiago. Autre vidéo semblable ici.

Ce jeune de 16 ans a fait une chute de sept mètres et est tombé dans la rivière, avant d’être secouru par des manifestants et des sauveteurs. Il a ensuite été hospitalisé, et souffre d’un traumatisme crânien et de fractures aux poignets.

Ces images ont suscité l’indignation dans le pays et à l’international. Les jours suivants, des manifestants chiliens ont ainsi scandé dans les rues : "Il n’est pas tombé, il a été poussé !" L'ONU a également réclamé une enquête concernant cette affaire, visant notamment à faire la lumière sur "l’éventuelle responsabilité des cadres en charge de l’opération".

De leur côté, les carabiniers ont simplement indiqué que cet accident s’était produit "dans un intense contexte de tensions". L’agent ayant poussé l’adolescent a toutefois été démis de ses fonctions par sa hiérarchie. De plus, il a été placé en détention provisoire durant 120 jours par la justice, "pour homicide manqué".  


Un homme en fauteuil roulant visé au canon à eau

Autre vidéo marquante : celle tournée le 11 octobre, lors d’une nouvelle manifestation sur la Place Italia, dans la capitale. On y voit une personne en fauteuil roulant être projetée au sol, après avoir été visée par un canon à eau des carabiniers. Trois personnes accourent ensuite pour l’aider, avant d’être visées à leur tour par un jet d’eau.

Vidéo tournée le 11 octobre, à Santiago.

Là encore, ces images ont suscité de nombreuses réactions, notamment de la Commission interaméricaine des droits de l'Homme (CIDH) qui a dénoncé "l’usage disproportionné de la force policière".

Cette fois, les carabiniers ont déclaré que l’individu en fauteuil roulant leur avait lancé des pierres et qu’il s’était accroché à l’un de leurs camions en mouvement, diffusant deux vidéos pour appuyer leurs propos.

Ces événements sont survenus dans le cadre du mouvement populaire qui secoue le Chili depuis un an, pour dénoncer les inégalités, marqué par de nombreuses violences policières. Des manifestations massives se sont ainsi déroulées entre octobre 2019 et mars 2020, moment où elles ont cessé en raison de la pandémie de Covid-19, avant de reprendre début octobre.

 

"J’ai perdu la vue au niveau de l’œil droit, après avoir reçu un tir des carabiniers"

Felipe Borquez, 36 ans, vit à Valdivia, une ville située à 850 km au sud de la capitale. Ce père d’un enfant de huit ans, qui manifeste régulièrement depuis octobre dernier, fait partie des victimes de la répression des forces de l’ordre.
 
Je suis sorti manifester dans ma ville lundi 12 octobre, pour la première fois depuis début mars. Il y avait beaucoup moins de gens que d’habitude, sûrement en raison de la pandémie, et tout s’est déroulé tranquillement, contrairement à ce qui s’est passé à Santiago récemment.

Les violences actuelles ne sont pas étonnantes, car depuis le début du mouvement, les manifestations sont réprimées, criminalisées, et les carabiniers responsables de violences ne sont que très rarement sanctionnés. Ils bénéficient même du soutien de leur directeur général, Mario Rozas, ainsi que du gouvernement. Il n’y a aucune volonté de l’institution d’améliorer son image.

Récemment, les protocoles concernant l’usage des fusils anti-émeutes dans les manifestations ont été modifiés. [Depuis juillet, ils indiquent notamment qu'ils doivent être utilisés seulement lorsque d’autres méthodes - telles que l’eau et le gaz lacrymogène - s’avèrent "insuffisantes", et que les munitions doivent être moins létales, NDLR.] Mais d’une manière générale, dans la pratique, l’usage de la force n’a pas changé depuis l’an dernier.

Moi-même, le 29 octobre dernier, j’ai perdu la vue au niveau de l’œil droit, lors d’une manifestation à Valdivia, après avoir reçu un tir des carabiniers, dans la soirée. C’est la rétine qui a été touchée. Rien qu’à Valdivia, nous sommes cinq à avoir perdu la vue depuis l’an dernier, en raison de la répression policière, et il y a beaucoup d’autres victimes dans le reste du pays. [Plus de 460 personnes ont été éborgnées par les tirs des forces de l’ordre depuis un an, NDLR.] Deux plaintes ont été déposées pour moi, auprès du ministère public, mais l’enquête avance très lentement.


Vidéo tournée le 29 octobre, à Valdivia, après le tir reçu par Felipe Borquez. Vidéo envoyée par lui-même à notre rédaction.

 
Deux jours après avoir reçu ce tir, je suis ressorti dans les rues, avec des proches, mais cela m’a fait peur. Aujourd'hui, si je manifeste, je n’ai plus peur, mais j’ai toujours de la colère.

C’est malheureux de voir autant de violences, même quand il y a des enfants ou des personnes âgées dans les cortèges. Quand j’étais étudiant, il y a une quinzaine d’années, j’étais sorti dans les rues à plusieurs reprises, mais cela n’avait jamais été aussi violent.


Manifestations à Valdivia en 2019, le 21 octobre (photo 1), le 29 octobre (photo 2) et le 2 novembre (photo 3). Photos prises par Felipe Borquez.
 

Le 14 octobre, Amnesty International a publié un rapport concernant les agissements des forces de l’ordre entre le 18 octobre et le 30 novembre 2019. Il indique notamment que les "violences étatiques" qui se sont produites ont été "d’une ampleur sans précédent depuis l’instauration de la démocratie" au Chili, évoquant les 5 558 victimes de violences institutionnelles recensées par le ministère public.

Plus grave encore, Amnesty International estime que le "recours injustifié et excessif de la force" pourrait correspondre à une politique délibérée des carabiniers, et non à des actes isolés, et que "loin d’être sanctionnées, les violations ont non seulement été permises, mais également appuyées par [leur] directeur général".

Vidéo tournée en octobre 2019, dans la ville de Concepción, où l’on voit un militaire tirer dans la jambe d’un homme.


Un référendum le 25 octobre prochain

Le mouvement social actuel a été déclenché par la hausse du prix du ticket de métro dans la capitale, en octobre dernier. Mais il s’est ensuite étendu à l’ensemble du pays, afin de dénoncer, plus généralement, les inégalités socio-économiques concernant notamment l’accès à la santé, à l’éducation et à la retraite. Ces inégalités découlent, en grande partie, de la doctrine ultralibérale régissant la Constitution, qui date de la dictature de Pinochet (1973-1990).

Signe que la situation pourrait toutefois évoluer : le 25 octobre prochain, les Chiliens seront amenés à voter lors d’un référendum, pour décider d’adopter ou non une nouvelle Constitution. En outre, ils devront décider à quel type d'organe ils souhaiteront confier la rédaction du texte.


Article écrit par Chloé Lauvergnier.


 
Article écrit en collaboration avec
Chloé Lauvergnier

Chloé Lauvergnier , Journaliste francophone