Observateurs

Un grand meeting de l’opposition s’est déroulé samedi 10 octobre à Abidjan, en Côte d’Ivoire, où l’élection présidentielle doit avoir lieu le 31 octobre. Mais les organisateurs du meeting ont déclaré que certains militants avaient été gênés pour s’y rendre, voire intimidés et agressés pour certains.

Le 10 octobre, quelque 30 000 personnes ont participé au meeting de l'opposition dans le stade Félix-Houphouët-Boigny d’Abidjan, contre la candidature du président Alassane Ouattara à un troisième mandat.

Mais à l’issue de l’événement, l’opposition a dénoncé, dans un communiqué, "de nombreuses entraves, en vue d’empêcher l’arrivée de [ses] militants, de [ses] sympathisants et des populations au stade", "perpétrées par le régime du RHDP [le parti d’Alassane Ouattara, NDLR], en complicité avec certains éléments des forces de l’ordre".

La rédaction des Observateurs de France 24 a échangé avec trois militants de l’opposition, qui ont souhaité garder l’anonymat pour des raisons de sécurité.

 

"Les forces de l’ordre nous ont dit qu’il n’était pas possible de passer, sauf si nous avions des 'badges' prouvant que nous allions au meeting"

Murielle (pseudonyme) est une militante du Front populaire ivoirien (FPI), le parti de Pascal Affi N'Guessan, l’un des quatre candidats à la présidentielle.
 
Nous sommes partis en voiture vers 6 h pour nous rendre au Plateau [la commune d’Abidjan où se trouve le stade, NDLR]. Mais il y avait des barricades à l’endroit où nous voulions passer pour accéder au Plateau, près d’une caserne. Du coup, nous sommes allés à un autre endroit, à un carrefour, où il n’était pas possible de passer non plus.

Donc nous avons décidé de laisser la voiture, pour marcher, pensant que seuls les véhicules ne pouvaient pas passer. Mais les forces de l’ordre nous ont dit qu’il n’était pas possible de passer, sauf si nous avions des "badges" prouvant que nous allions au meeting ou des "badges professionnels". Pourtant, c'est quelque chose qu'on ne nous demande jamais... Nous avons tenté de passer à un autre endroit, mais cela n’a pas été possible non plus. Finalement, nous avons pu passer au niveau du carrefour Indenié, vers 7 h 30.


Dans son communiqué, l’opposition a ainsi dénoncé le fait que des barrages avaient été érigés "pour créer des difficultés d’accès au stade". De son côté, RFI a indiqué que le Plateau avait été bouclé, "forçant les sympathisants à marcher des kilomètres jusqu’au stade".

Des personnes protestent car elles ne peuvent pas passer pour accéder au stade, en raison de ce barrage policier à Abidjan, le 10 octobre.

 

"Des 'gnambros' nous ont dit que les conducteurs de bus ne pouvaient pas amener les militants au stade"

Stéphane (pseudonyme) est un militant au sein du PDCI-RDA, le parti de Henri Konan Bédié, l’un des quatre candidats à la présidentielle.
 
Vers 6 h, je suis allé à l’espace Figayo [dans la commune de Yopougon, à Abidjan, NDLR], d’où plusieurs bus devaient partir pour transporter des militants de l’opposition et de la société civile vers le stade. Les premiers bus sont d’ailleurs partis vers 6 h 30.


Bus à l’espace Figayo, à Abidjan, le 10 octobre. Photos envoyées par Stéphane (pseudonyme).
 
 
Mais vers 7 h-8 h, des "gnambros" sont arrivés [littéralement, des "gros bras" en langue nouchi : il s’agit de personnes dont le travail consiste à charger les passants dans les véhicules, dans les gares routières, souvent rattachées à des syndicats de transporteurs, NDLR]. Ils nous ont dit que les conducteurs de bus ne pouvaient pas amener les militants au stade, faute d’accord de leur syndicat, et nous ont demandé de quitter les lieux. Mais nous n’avons pas bougé. Ils ont alors sorti des machettes et des couteaux, pour nous intimider. Donc nous avons commencé à ramasser des cailloux. La police était là, mais elle n’a pas réagi.

Des gendarmes sont ensuite arrivés : ils leur ont dit que nous étions autorisés à aller au meeting et leur ont demandé de quitter les lieux. Ils sont alors partis, mais pour aller quelques centaines de mètres plus loin seulement.


Là encore, le communiqué de l’opposition a dénoncé le fait que des "transporteurs, qui devaient convoyer des participants, ont été instrumentalisés pour se désister au dernier moment", et le fait que des "individus armés de gourdins et de machettes ont intimidé, provoqué et agressé des participants à mains nues, sous le regard complice de certains éléments des forces de l’ordre."

 

"J’ai reçu des coups de machette à la tête et au bras"

C’est également ce que dénonce Gilbert (pseudonyme), militant du Front populaire ivoirien (FPI).
 
Vers 6 h 30 du matin, j’attendais un bus avec une quarantaine d’autres militants du FPI, au niveau du rond-point Gandhi [dans la commune de Yopougon, NDLR], pour nous rendre au meeting au stade.

Environ 30 à 40 jeunes sont alors arrivés avec quatre voitures et six motos, avec des machettes : nous pensons que c’était des "microbes" [terme désignant des gangs de jeunes délinquants, NDLR]. Ils nous ont attaqués, et j’ai entendu certains d’entre eux crier : "Vous allez voir ce qu’on va vous faire, à vous et à votre meeting !"

Personnellement, j’ai reçu des coups de machette à la tête et au bras. Donc je me suis évanoui, car j’ai perdu du sang. Des camarades m’ont envoyé à une clinique, où on m’a fait quelques points de suture sur le crâne, sur la joue et au bras. On m’a aussi fait une piqûre antitétanique. Ceux qui nous ont attaqués m’ont pris tout ce que j’avais sur moi, dont mon smartphone. Il y a eu d’autres blessés parmi nous, ayant reçu des coups de machette ou de gourdins.

Pour moi, nous avons été attaqués car nous soutenons l’opposition : déjà, certains d’entre nous avaient des tee-shirts du parti, et ensuite, les lieux de rassemblement des militants désirant se rendre au meeting avaient été publiés sur les réseaux sociaux. De plus, ce n’est pas la première fois que des membres de notre parti sont attaqués par des "microbes", lorsque nous nous rendons à des meetings ou des marches. Mais en ce qui me concerne, c’est la première fois que je suis blessé.


Gilbert (pseudonyme) a été blessé au crâne et au bras, lors d’une attaque contre des membres de son parti à Abidjan, le 10 octobre. Photo envoyée par lui-même à notre rédaction.
 

Par ailleurs, plusieurs témoignages ont également fait état d’attaques ou de caillassage de bus transportant des militants de l’opposition.

Notre rédaction a contacté Sidi Tiémoko Touré, le porte-parole du gouvernement, pour connaître la réponse des autorités aux accusations de l’opposition. Nous n’avons pas obtenu de réponse, mais nous la publierons si elle nous parvient.

Ces incidents interviennent alors que le climat était déjà tendu entre partisans d’Alassane Ouattara et de l’opposition. En août, des affrontements – parfois meurtriers – s’étaient ainsi déjà produits dans plusieurs villes du pays.

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Le 13 août dernier, des jeunes armés de machettes avaient déjà attaqué des protestataires, lors de manifestations contre la décision d’Alassane Ouattara de briguer un troisième mandat, sous le regard passif des policiers, comme l’avait notamment dénoncé Amnesty International. Des opposants avaient alors dénoncé une complicité entre le pouvoir et les "microbes" sur RFI, des accusations rejetées par les autorités.

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Bien que la Constitution ivoirienne limite à deux le nombre de mandats présidentiels consécutifs, Alassane Ouattara considère que l’adoption d’une nouvelle loi fondamentale en 2016 l’autorise à briguer un troisième mandat consécutif, ce que l’opposition conteste.


Article écrit par Chloé Lauvergnier.

 
Article écrit en collaboration avec
Chloé Lauvergnier

Chloé Lauvergnier , Journaliste francophone