Observateurs

La guerre entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie au Haut-Karabakh ne s’arrête pas aux portes des villes. Les habitants de la région en souffrent. Une femme arménienne et un homme azéri, vivant tous les deux dans des villes touchées par les bombardements, racontent leur quotidien sous les bombes.

Trente ans après le premier conflit majeur entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie autour du Haut-Karabakh, les deux pays sont de nouveau engagés dans une guerre ouverte depuis le 27 septembre et n’hésitent pas à pilonner les positions adverses à coups de mortier ou de missile. Des tirs qui tombent parfois à 60 kilomètres de la ligne de front, touchant notamment des civils : au 11 octobre, près de 500 morts avaient été officiellement dénombrés, dont une soixantaine de civils selon des ONG locales. Entre 70 000 et 75 000 ont été déplacés soit à l’intérieur de la région, soit dans un autre pays.

Un accord de cessez-le-feu humanitaire avait été annoncé par les autorités russes, samedi 10 octobre, permettant un échange de corps et de prisonniers. Mais les Forces arméniennes séparatistes du Haut-Karabakh et l'armée azerbaïdjanaise se sont mutuellement accusées d’avoir rompu ce cessez-le-feu en poursuivant les bombardements.


Vidéo filmée le 5 octobre à Stepanakert, capitale du Haut-Karabakh, montrant une bombe à fragmentation exploser dans le centre-ville. L'usage de ce type d'arme et en théorie interdit par les traités internationaux.



La rédaction des Observateurs de France 24 a pu joindre deux habitants : l’une vivait à Stepanakert, "capitale" du Haut-Karabakh, avant de devoir fuir. L’autre habite à Gandja, la deuxième ville d’Azerbaïdjan. Les deux villes sont au cœur des combats. 
 
"Ma famille passe la plupart de son temps  dans le sous-sol pour avoir la vie sauve "

Anush est arménienne, elle a 35 ans et quatre enfants. Elle a fui Stepanakert le 28 septembre, lorsque l’armée azerbaïdjanaise a commencé à bombarder la ville. Un de ses cousins et un ami proche sont décédés dans les attaques.
 
Dimanche 27 septembre, ma belle-mère m’a réveillé vers 8 heures du matin, et la première chose qu’elle m’a dite, c’est "L’Azerbaïdjan nous bombarde ". D’abord, je ne l’ai pas crue. Nous avons couru au balcon, et là, nous avons vu les bombes tomber à 2 ou 3 kilomètres de notre appartement. Les enfants étaient effrayés et choqués.


Tirs d'obus attribué à l'armée azérie sur la cathédrale de Ghazanchetsots  à Shushi le 8 octobre. L'Azerbaïdjan dément avoir effectué ce tir.

 
Nous nous sommes réfugiés dans les sous-sols de la maison, et nous y sommes restés jusqu’au lendemain. Puis, nous avons décidé que les enfants et moi-même quitterions la maison pour Erevan [la capitale arménienne, NDLR] où nous avons de la famille et afin d’être à l’abri. Mon mari et ma famille sont pour l’instant toujours à Stepanakert pour voir comment ils peuvent aider nos soldats. Beaucoup de familles à Stepanakert ont fait la même chose.

Nous essayons de parler chaque jour avec ma famille, mais la connexion est mauvaise. On essaie de ne pas se parler de la guerre, où de l’endroit où les bombes sont tombées pour des raisons de sécurité. Si nous parlons au téléphone, nous craignons que l’armée azerbaïdjanaise n’intercepte les conversations et utilise ces informations pour cibler leurs bombardements. Dès fois, pendant ces rares appels, j’entends des explosions. 

Lorsque les sirènes retentissent, ils savent qu’il va y avoir une attaque imminente, et ils se réfugient dans les sous-sols où ils passent la plupart de leur temps  pour avoir la vie sauve. Le plus horrible, c’est l’incertitude. Nous ne savons pas ce qu’il va se passer pour notre ville ou notre pays dans le futur, particulièrement si la communauté internationale n’intervient pas.

Les Arméniens ne sont pas les seuls à subir les conséquences de ces affrontements. Le 4 octobre, des vidéos amateur diffusées sur les réseaux ont permis de constater que l’armée arménienne avait tiré des missiles sur Gandja, deuxième ville d’Azerbaïdjan.

Le marché du centre historique de la ville a notamment été partiellement détruit, et ces tirs ont fait neuf victimes au total selon des ONG locales.
 
"Ces attaques visent juste les civils "

Amrah Jafarov a 22 ans. Ce jeune Azéri vit à Gandja, plus précisément dans le quartier Yeni, proche des zones visées par les tirs arméniens.
 
Le 27 septembre au matin, ma mère m’a appris que les combats avaient repris. Alors que je lisais les nouvelles sur internet, j’ai entendu le bruit des avions azéris qui allaient vers le front. J’ai compris que cette fois, c’était différent [l’Arménie et l’Azerbaïdjan s’affrontent régulièrement depuis 2008 aux frontières du Haut-Karabakh, NDLR].
Nous n’avions jamais ressenti les effets des combats à Gandja auparavant. C’était vraiment la première fois que nous voyions la guerre dans notre ville.


Images de vidéosurveillance relayées par Reuters montrant le moment où un missile est tombé sur le marché central de Gandja le 5 octobre. 
 
La première attaque, c’était le 4 octobre. Nous avons entendu plusieurs missiles tomber dans différents endroits de la ville. Certains d’entre eux n’ont pas explosé, d’autres ont été intercepté. Mais l’un d’entre eux a notamment touché la maison d’un civil dans la rue Aziz Aliyev.

Les attaques se sont poursuivies les jours suivants, de jour comme de nuit, et ont touché non seulement des maisons de civils, mais aussi le marché central de Gandja et la rue Aziz Aliyev, des zones densément peuplées. Il y a eu un mort et une dizaine de blessés.

Ces attaques ont pour but de viser les civils, pas des bases militaires ou des aéroports à la périphérie de Gandja. [l’aéroport international de Gandja, qui est aussi un aéroport militaire accueillant l’armée turque, est à 10 kilomètres du centre-ville, NDLR]  Il n’y a aucun bâtiment militaire aux alentours des zones touchées.
 
"Au-delà des blessures visibles, il y a d’autres blessures invisibles"

L’armée arménienne a continué à bombarder Gandja après le cessez-le-feu. Cette fois, c’est l’avenue Khatai qui a été touchée, une autre grande avenue de la ville. Neuf personnes sont mortes et une dizaine a été blessée [l’Arménie a nié avoir attaqué Gandja après le cessez-le-feu, et a accusé l’Azerbaïdjan d’avoir de son côté bombardé Stepanakert pendant cette trêve humanitaire, NDLR].

Au-delà des blessures visibles, il y a d’autres blessures invisibles. Beaucoup d’enfants et de personnes âgées ont été psychologiquement marqués par les explosions. Notre ville était théoriquement loin de la zone de combat, et personne n’était préparé à ça. Il n’y a pas de système d’alarme pour alerter la population d’une attaque imminente, et les bâtiments ne sont pas conçus pour faire face à de telles attaques. Ainsi, lorsqu’il y a une attaque, nous sommes devant le fait accompli : il n’y a pas le temps de courir, pas d’endroit où se réfugier.


Vidéo montrant un missile tomber dans les rues de Gandja le 11 octobre, après le cessez-le-feu.

 
Des proches vivant à Bakou [la capitale de l’Azerbaïdjan, NDLR], ont proposé de nous héberger moi et ma famille, mais nous avons refusé. Beaucoup de gens ont déjà quitté leur domicile pendant la première guerre entre les deux pays [entre 1988 et 1994, NDLR] et ne sont jamais revenus. Nous ne souhaitons pas nous retrouver dans la même situation, et c’est pour ça qu’on ne veut pas quitter la ville. Alors, les gens essaient de continuer leur routine quotidienne. Cela fait près de 30 ans que nous sommes en guerre, et nous ne voulons pas que les futures générations connaissent cela. 

Le 12 octobre, le procureur général d’Azerbaïdjan a déclaré qu’au moins 41 personnes étaient mortes et 207 avaient été blessées dans ces tirs visant les zones civiles. Au moins 1185 maisons ont été touchées. 


Article écrit par Ershad Alijani
Article écrit en collaboration avec
Alijani Ershad

Alijani Ershad , Journaliste