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Alors que les combats font rage dans l’enclave du Haut-Karabakh entre les séparatistes arméniens et les forces azerbaïdjanaises soutenues par la Turquie, la peur de représailles ne cesse de croître au sein de la communauté arménienne de Turquie. Le 5 octobre, un convoi d’ultranationalistes turcs a donné en pleine nuit un concert de klaxons dans le quartier Kurtulus, où vivent de nombreux Arméniens. Sur les images relayées sur Twitter, on pouvait également voir des drapeaux azéris et turcs déployés sur les toits de leurs véhicules.

Depuis le 27 septembre, les forces de l’enclave séparatiste du Haut-Karabakh, soutenues par l’Arménie, et celles de l’Azerbaïdjan, appuyées par la Turquie, s’affrontent dans des combats qui ont fait entre 300 et 400 morts selon un bilan officiel. C’est dans ce climat de fortes tensions qu’un convoi de partisans de l’Azerbaïdjan a fait irruption dans le quartier de Kurtulus à Istanbul, ou vivent de nombreux Arméniens.

Sur les images ci-dessous, filmées depuis un immeuble, on voit un embouteillage de plusieurs véhicules klaxonnant, feux de détresse allumés et drapeaux azéris et turcs déployés. La scène a lieu sur l’avenue Halaskargazi, l’une des principales artères d’Istanbul.


Le 28 septembre, au lendemain du début des combats dans le Haut-Karabakh, un convoi similaire était apparu à Kumkapi, quartier à majorité arménienne d’Istanbul et abritant le siège du patriarcat arménien.


Ces images ont été filmées près du patriarcat arménien le 28 septembre, dans le quartier de Kumkapi, où vivent des Arméniens de Turquie mais aussi de nombreux immigrés arméniens d’Arménie.

"Le fait que des convois pareils puissent se déplacer à Kurtulus ou Kumkapi est assez représentatif d’un climat de laisser-faire au sein des autorités turques. Ces convois provoquent des troubles à l’ordre public. La police pourrait les stopper immédiatement. Si cela avait été une manifestation LGBT ou du parti prokurde HDP (Parti démocratique des peuples, NDLR), la manifestation aurait été arrêtée immédiatement et il y aurait eu de nombreuses arrestations", analyse un journaliste basé à Istanbul, qui a requis l’anonymat pour sa sécurité.

De nombreux Arméniens voient même dans ce genre de spectacles une volonté d’intimider leur communauté.

"Je scrute les regards pour voir s’il y a de l’hostilité"

Digran (pseudonyme), 35 ans, est un Arménien d’origine libanaise. Il vit avec son épouse dans le quartier Bakirkoy, à majorité arménienne.
 
"Je n’ai pas reçu de menace directe, ni moi, ni ma famille. En revanche, c’est clair que depuis le début du conflit dans le Haut-Karabakh, on ne se sent plus en sécurité. Quand je sors dans la rue, ou quand je me rends dans les commerces, je scrute les regards pour voir s’il y a de l’hostilité. J’évite de donner mon nom, qui est à consonance arménienne, aux gens que ne connais pas. On fait profil bas pour éviter les représailles.

Comme je suis d’origine libanaise et que je parle arabe, je dis que je suis libanais plutôt qu’arménien.

Ces derniers mois, deux églises arméniennes ont été vandalisées. Depuis, je ne me rends plus à l’église le dimanche, par peur d’être victime d’une attaque."

Églises vandalisées

Le 23 mai 2020, avant même le début du conflit dans le Haut-Karabakh, un homme avait été filmé par une caméra de surveillance en train d’arracher une croix du portail d’une église dans le quartier de Galata à Istanbul. Quelques jours auparavant, le 9 mai, un autre individu avait tenté de mettre le feu au portail d’une église du quartier de Bakirkoy.

Pour des organisations de défense des droits humains, ces attaques, qui ont l’apparence d’actes isolés, sont en fait le résultat de la recrudescence des discours de haine contre les minorités religieuses et ethniques en Turquie.

La fondation Hrant Dink – du nom de l’ancien rédacteur en chef du journal arménien Agos assassiné en 2007 – a publié un rapport sur la surveillance des discours de haine en Turquie en 2019. Cette étude montre que les Arméniens sont la première cible d’insultes et de discours haineux, suivis des Syriens, des Grecs, des Juifs, des Roums (Grecs d'Anatolie) et des chrétiens.

Article écrit par Djamel Belayachi.
Article écrit en collaboration avec

Djamel Belayachi , Journaliste