Dans la contestation contre le président Alexandre Loukachenko en Biélorussie, les femmes sont en première ligne. Dès les jours suivants sa réélection le 9 août, de nombreuses femmes sont sorties dans la rue pour protester contre les violences policières. Ces marches féminines pacifiques ont d'abord désarmé les forces de l'ordre, qui n'osaient pas s'en prendre violemment à des femmes. Mais les arrestations massives de femmes se sont accentuées au cours des dernières semaines, poussant les manifestantes à trouver de nouveaux modes de contestation. Une mère et sa fille témoignent.

La réélection du président biélorusse Alexandre Loukachenko, le 9 août, a été contestée par l'opposition, qui dénonce d'importantes fraudes au détriment de sa principale rivale Svetlana Tikhanovskaïa. Aujourd'hui réfugiée en Lituanie, elle réclame de nouvelles élections.

Deux mois après l'élection, plusieurs dizaines de milliers de manifestants ont encore défilé dimanche 4 octobre, malgré la violente répression des forces de l'ordre. Si les femmes avaient longtemps été épargnées par la violence, plusieurs centaines ont été arrêtées lors d'une manifestation féminine le 19 septembre.
 

"Les femmes ont commencé à sortir car pour les hommes, c'était devenu trop dangereux"

Kristina, 41 ans, et sa fille Basia, 22 ans, participent ensemble aux manifestations à Minsk toutes les semaines. Elles étaient ensemble lorsqu'elles se sont fait arrêter lors d'un rassemblement de femmes le 9 septembre. Kristina raconte la genèse du mouvement de protestation féminin :
 
À l'origine, les femmes ont commencé à sortir car pour les hommes, c'était devenu trop dangereux. Ils étaient frappés violemment, mutilés, certains ont même été tués. Les femmes sont descendues dans la rue avec l'espoir que les autorités n'oseraient pas les traiter de cette façon.

Dans l'une des premières manifestations auxquelles a participé ma fille, pendant que les forces spéciales barraient la route aux manifestantes, d'autres femmes sont arrivées de l'autre côté, ce n'était plus eux qui nous encerclaient, mais nous qui les encerclions.

Vidéo publiée par belteanews sur Facebook le 31 août 2020.
 
La police était complètement désarçonnée. Pendant les premiers jours et semaines, ils ne savaient pas quoi faire. Malheureusement, il est arrivé un moment où ils ont commencé à s'en prendre aux femmes.

Vidéo amateur publiée sur la chaîne du journal Nasha Niva sur l'application de messagerie Telegram le 26 septembre 2020, avec pour légende: "Regardez ce qu'ils font". (ajout 06/10/2020)

C'est justement à cette période-là, le 9 septembre, que Basia et Kristina ont été arrêtées.
 
"Ils ne nous ont pas dit pourquoi nous avions été arrêtées, ils ne nous ont pas dit où ils nous emmenaient, ils ne nous parlaient pas"

Basia, la jeune fille biélorusse, raconte leur arrestation :
 
Quand nous sommes arrivées au lieu de rassemblement, il y avait seulement une quinzaine de femmes. Il y avait beaucoup de presse, et aussi des minibus sans numéro d'immatriculation. Nous nous apprêtions à partir, quand des hommes sont sortis des minibus. Certains étaient en civil, et d'autres, que nous appelons les "olives", portaient des uniformes verts sans insignes. Ces gens m'ont empoignée et m'ont dit de les suivre.


Sa mère a alors essayé de la retenir :
 
Alors je me suis agrippée à Basia, car la chose la plus terrifiante qui puisse m'arriver est qu'on s'en prenne à mon enfant. Les hommes en vert ont essayé de me séparer d'elle en tirant très fort sur mon bras, j'ai eu peur qu'il soit cassé.


Selon Basia, plusieurs femmes semblaient avoir été arrêtées au hasard :
 
À l'intérieur du minibus, il y avait déjà cinq autres femmes. Certaines se trouvaient juste au mauvais endroit au mauvais moment : une femme fumait une cigarette devant sa porte lorsqu'elle a été arrêtée.

L'un des hommes qui nous a emmenées nous a dit qu'il était de la police, sans montrer de document pour le justifier. Ils ne nous ont pas dit pourquoi nous avions été arrêtées, ils ne nous ont pas dit où ils nous emmenaient, ils ne nous parlaient pas. Plus tard, lors de notre audience, un supposé témoin, que nous n'avions jamais vu auparavant, a affirmé que des policiers en uniforme nous avaient dit que nous étions en état d'arrestation, mais au moment des faits, il n'y avait rien eu de cela.


Si Kristina a pu repartir après quelques heures, sa fille est restée au centre de détention provisoire d'Okrestino pendant une semaine :
 
Quand j'étais en détention, je me disais : 'On ne nous frappe pas, on nous nourrit, donc tout va bien'. Sur le plan moral, c'est une autre question. En prison, on veut t'humilier au maximum et te montrer que tu n'es pas un être humain. Pendant la semaine que j'y ai passée, ils n'ont pas réussi à m'en convaincre. Mais si tu y restes plus longtemps, ou si tu as un mental moins solide, ils peuvent réussir.
 
"Dès qu'une forme de protestation ne fonctionne plus, une énergie créative permet à des nouvelles formes de voir le  jour"

Kristina n'a pas été intimidée par son arrestation :
 
Après toutes ces épreuves, je comprends que je n'ai plus rien à craindre : j'ai déjà été arrêtée, j'ai payé une amende de 300 euros, je ne suis pas allée en prison mais je sais de ma fille qu'en principe, on peut y survivre. J'ai déjà eu une conversation stricte avec mon chef, et je commence à considérer des solutions pour survivre sans mon travail. Quand tu es passé par toutes ces peurs, de quoi peux-tu avoir peur encore ?


Basia estime que les arrestations violentes de femmes renvoient une image négative pour les autorités biélorusses :
 
En arrêtant violemment les femmes, les autorités se tirent une balle dans le pied. Il y avait une superbe affiche lors de la première marche : 'Sasha [diminutif d'Alexandre désignant le président Loukachenko, NDLR], le sexisme t'a tué'. En regardant ces arrestations de femmes, tous comprennent que quelque chose ne va pas. Les femmes ne sont pas les délinquants récidivistes qui, d'après la version officielle des autorités, composent les manifestations.

Cette semaine, des femmes ont juste porté des fleurs avec elles partout où elles allaient. Certaines ont aussi commencé à se réunir sur les bords de route. Dès qu'une forme de protestation ne fonctionne plus, une énergie créative permet à des nouvelles formes de voir le jour.

C'est une force : une marche se déroule dans un seul lieu, alors que ces chaînes humaines se constituent dans toute la ville. Beaucoup plus de gens peuvent le voir, et c'est plus sécurisé, car les forces de l'ordre ne peuvent pas être à tous les endroits à la fois.

Vidéo publiée sur la chaîne Telegram bel_girls le 1er octobre. La légende indique: "Voici comment marche notre patrouille fleurie depuis deux jours ! Pas d'inquiétudes à avoir concernant l'ordre public dans nos rues."

Les manifestantes utilisent principalement les réseaux sociaux pour lancer de nouvelles formes de protestation. Samedi 3 octobre par exemple, elles ont encouragé les femmes à changer des produits de place dans les magasins pour former le drapeau blanc et rouge de l'opposition.

Photos publiées par la chaîne Telegram bel_girls le 3 octobre. La légende indique : "Les femmes biélorusses savent que le secret pour faire de bonnes ventes, c'est de bien présenter les produits".


Depuis deux mois, près de 10 000 personnes ont été arrêtées en marge des manifestations en Biélorussie selon Associated Press. Les affrontements avec les forces de l'ordre ont fait au moins cinq morts et de nombreux blessés. Depuis l'inauguration contestée d'Alexandre Loukachenko à huis clos le 23 septembre, la situation reste dans une impasse.