RD CONGO

RDC : après une nouvelle incursion armée sanglante à Lubumbashi, la population reste perplexe

Miliciens armés faisant irruption à Lubumbashi le 25 septembre. Crédits : Dynamique TV.
Miliciens armés faisant irruption à Lubumbashi le 25 septembre. Crédits : Dynamique TV.

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Trois cents miliciens d’un groupe armé indépendantiste ont fait irruption, vendredi 25 septembre au soir, à Lubumbashi, dans la région du Katanga, dans le sud de la République démocratique du Congo (RDC). Des affrontements ont fait 16 morts parmi les miliciens, et trois parmi les forces de sécurité congolaises. L’incursion, pas la première du genre, suscite de nombreuses interrogations parmi les habitants : qui sont ces miliciens ? Quel est leur objectif ? Comment parviennent-ils à passer outre les contrôles militaires ?

Le calme est revenu en ce début de semaine à Lubumbashi après l’incursion nocturne des miliciens du groupe séparatiste Bakata Katanga. L’attaque avait été précédée d’une tentative d’évasion à la prison de Kasapa vendredi après-midi, qui avait fait six blessés graves. Les rebelles ont tenté de s’emparer du gouvernorat de la province et du bâtiment de la Radio télévision nationale congolaise (RTNC), comme l'explique également RFI.

Lubumbashi, deuxième ville de la RD Congo et chef-lieu de la riche province minière du Katanga, a fait l’objet de plusieurs incursions de groupes armés cette année. Le 29 mars 2020 notamment, des incursions dans plusieurs villes de la province avaient fait une trentaine de morts parmi les assaillants. 

Le groupe Bakata Katanga, qui signifie "couper le Katanga" en swahili, se définit comme séparatiste. Son chef de 2011 à 2016, "Gédéon" Kyungu Mutanga, ancien chef de guerre opérant dans le "triangle de la mort" à l’est de la RD Congo, était placé en résidence surveillée après avoir rendu les armes en 2016. Il a pris la fuite lors d’une incursion de miliciens à Lubumbashi en avril 2020. Il est également le fondateur du parti politique Mouvement des Indépendantistes Révolutionnaires Africains (Mira).

 Contacté par la rédaction des Observateurs, Didier Mukaleng, journaliste pour Kyondo Radio et Télévision, a entendu des coups de feu dès son réveil samedi matin :

 

J’ai entendu des crépitements de balles jusqu’à 9h du matin dans mon quartier dans le nord-ouest de la ville. Quand j’ai pu retourner au centre-ville vers 9h30 samedi, l’armée s’était retirée, il ne restait que les curieux qui regardaient les traces de sang des assaillants fusillés.

Cette vidéo amateur a circulé vendredi soir sur WhatsApp et a été reprise par les chaînes de télévision locales Malaika TV et Dynamique TV. Elle montre les miliciens qui traversent une place en chantant et en aiguisant leurs machettes sur le bitume. Ils brandissent un drapeau de l’État de Katanga (indépendant de 1961 à 1963).

Vidéo diffusée sur WhatsApp et reprise par la chaîne de télévision locale Dynamique TV.

 

"Les gens n'ont pas peur, ils se sont déjà habitués à ces incursions"

Selon Didier Mukaleng, cette incursion est loin d’être un cas isolé :

 

Il y a une expression de fatigue de la part de la population. Des tentatives d’incursion ont eu lieu l’année dernière, dont plusieurs n’ont pas été médiatisées. Il est possible qu’elles continuent d’arriver.

Néanmoins, le blogueur Adrien Ambanengo estime que ce n’est pas la peur qui prédomine parmi les habitants de Lubumbashi, pour qui ces raids suscitent de nombreuses questions :

 

Les gens n’ont pas peur, ils se sont déjà habitués à ces incursions. Les habitants aimeraient plutôt savoir quel est leur mobile. Ces groupes disparates liés au mouvement Mira viennent souvent, mais nous ne savons pas ce qu’ils viennent faire. Quand ils arrivent à Lubumbashi, ils portent des drapeaux de séparatistes, mais ils n’expriment pas réellement de revendications.  

La population ne comprend pas non plus comment, alors que la ville est quadrillée par les militaires et la police, ces miliciens sont parvenus à quitter la brousse pour arriver jusqu’au centre-ville sans être inquiétés. Les entrées dans la ville sont pourtant strictement contrôlées. Nombreux sont ceux qui pensent qu’ils ont des soutiens parmi les autorités.

Photo transmise par Adrien Ambanengo, montrant les traces des affrontements entre miliciens et forces de l’ordre dans le centre-ville de Lubumbashi.

L’ONG congolaise Justicia ABSL avait déjà dénoncé l’usage disproportionné de la force par l’armée lors de l’incursion de miliciens de Bakata Katanga en mars dernier, demandant la réincarcération de "Gédéon" Kyungu Mutanga. Notre Observateur Alexandre Mulongo, artiste et scénariste basé à Lubumbashi, estime également que la réaction des forces de sécurité congolaises face aux miliciens est trop violente :

 

On reproche souvent à l’armée d’utiliser des moyens disproportionnés contre les miliciens. Ils sont peu armés, essentiellement avec des machettes, et il y a des enfants avec eux. Ils se déplacent à pied. Leur démarche est symbolique : ils cherchent à hisser leur drapeau sur la place de la poste, où est érigée la statue de Moïse Tshombé [président de l’État indépendant du Katanga, puis Premier ministre de la RD Congo de 1964 à 1965, NDLR].

Les habitants n’ont pas trop d’inquiétude face à ces miliciens. Ils se plaignent plutôt des bandits, qui peuvent cambrioler jusqu’à 30 maisons en une nuit. Leur autre grande crainte est de se faire stopper aux barrières de sécurité autour de la ville pour se faire racketter par les forces de l’ordre.

Le Katanga est au cœur des luttes politiques en RDC. La région a déjà connu une brève période d’indépendance de 1960 à 1963, puis a été l’un des champs de bataille de la deuxième guerre du Congo de 1997 à 2003. Cette région, dont est pourtant issu l’ancien président congolais Joseph Kabila, était au centre du mécontentement contre ce dernier à partir de 2011. L’ex-gouverneur du Katanga en exil Moïse Katumbi, qui a tenté sans succès de se porter candidat aux élections présidentielles de 2018, est rentré au pays il y a un an.

Article écrit par Poline Tchoubar