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Le 7 septembre, les familles des victimes décédées du Covid-19 en Irak ont pu commencer à récupérer les dépouilles de leurs proches, inhumées fin mars et début avril dans un cimetière temporairement aménagé en plein désert, près de Najaf (sud). Au moment des l’exhumation, plusieurs familles ont rapporté que la dépouille de leur proche avait disparu, ou déploré des mesures d’enterrement non conformes aux rites islamiques, comme les autorités l’avaient assuré fin mars.

Des vidéos prises le 10 et le 11 septembre du cimetière de Wadi Al Salam, près de Najaf (à 160 km au sud de Bagdad) enflamment les réseaux sociaux irakiens. On y voit des familles en colère, venues exhumer les cadavres de leurs proches, enterrés dans ce cimetière en plein désert après le 30 mars. Les familles ont obtenu cet accord des autorités sanitaires irakiennes le 7 septembre, après des mois à  réclamer de récupérer les corps afin de les enterrer dans les parcelles familiales ou des cimetières plus proches de leurs lieux de résidence.

Cette vidéo a été tournée le 11 septembre au cimetière Wadi Al Salam par la famille de l’une des victimes du Covid-19. Il s’agit d’un homme "décédé à Bassora "comme l’affirme son proche, venu l’exhumer pour le transporter à Amara (à 265 km de Najaf). "Nous sommes venus munis d’un numéro [de matricule] et de [son] nom. Mais nous ne l’avons pas trouvé, nous avons trouvé quelqu’un d’autre [dans la tombe] "commente le même homme, hors champs, au début de la vidéo. 
Cette vidéo, partagée par une page Facebook locale le 14 septembre, a été regardée plus de 18 000 fois.
 
Quelques mois plus tôt, ces mêmes familles cherchaient désespérément sépultures à leurs proches décédés du coronavirus, en vain, car un peu partout, des habitants voisins de cimetières locaux avaient peur que le virus ne se transmette des cadavres et refusaient catégoriquement d’accueillir les cadavres dans les cimetières locaux. Plusieurs cadavres sont restés des semaines entières dans les morgues du pays en attendant d’être proprement enterrés.

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Dans la même vidéo, on voit des familles déterrer des tombes à coups de pelle, pieds nus dans le sable. L’auteur poursuit, en se concentrant sur une tombe creusée contenant un cercueil fracassé en deux : "Est-ce une inhumation correcte ? Dieu accepte-t-il un tel enterrement ? "en référence, entre autres, à la tombe peu profonde. 

« Entre 125 et 150 cadavres arrivaient quotidiennement au cimetière »


Cheikh Abu Ali Fatimi est un religieux ayant participé aux cérémonies d'enterrement des morts du coronavirus à Wadi Al Salam en juin. Il explique :
 
Les premières dépouilles enterrées à Wadi Al Salam sont restées plusieurs jours voire semaines dans les morgues des hôpitaux de la capitale et d’autres villes. Le ministère a donc décidé de les enterrer tels quels, dans le sac mortuaire de la morgue, et le cercueil dans lequel elles venaient déjà de l’hôpital. C’est comme cela que dans les premiers jours, un peu moins de 200 victimes [sur près de 4000 au total, NDLR] du Covid-19 ont été enterrées à Wadi Al Salam selon les mesures annoncées par le ministère.

Après cette première vague, le Hachd al-Châabi, [“Unités de mobilisation populaire”, une coalition paramilitaire de milices chiites irakiennes formées en 2014 pour combattre l’organisation Etat Islamique en Irak, NDLR] a proposé au ministère la mise en place d’un lavoir [de morts], ce qui a été accepté. Au début, nous lavions uniquement les dépouilles des hommes, qui étaient ensuite inhumées de manière islamique conforme, sans cercueil et avec prélavage. Beaucoup de femmes ont été enterrées dans les sacs mortuaires, avant qu’une équipe féminine ne nous rejoigne quelques semaines plus tard pour s’occuper des dépouilles.
 
 Le cheikh Abu Ali et ses collègues procèdent aux prières mortuaires à Wadi Al Salam, à Najaf, le 9 juin.
 
Ce qu’on voit dans les vidéos, ce sont des familles qui ont exhumé des corps ayant été enterrés dans les cercueils. Il s’agissait donc des tout premiers morts du Covid-19 enterrés à Wadi Al Salam. Certaines familles (comme on le voit dans les vidéos) ont refusé de croire qu’il s’agissait de leurs proches et ont ainsi exhumé plusieurs autres dépouilles à la recherche du “bon” cadavre. D’autres ont trouvé un corps qui ne correspondait pas à ce qui était indiqué. Au moins une famille a brûlé une caravane des services mortuaires, en signe de protestation.

 "La famille d’un défunt se dispute avec les travailleurs du cimetière et brûle une caravane à Najaf. Les proches ont exhumé la tombe de leur père (…) et ont trouvé la dépouille d’une inconnue à la place (…) Ils ont déterré trois autres tombes mais n’ont toujours pas trouvé leur défunt père. ", commente cet internaute. L’incident s’est produit le 11 septembre, les proches ont été arrêtés puis relâchés le jour même.
 
En ce qui concerne les “mauvaises” dépouilles au mauvais endroit, cela peut s’expliquer par le fait que les équipes ayant pris en charge les opérations d’inhumation étaient en sous-effectif extrême, avec moins de 20 personnes [pour respecter les mesures sanitaires, NDLR].
Elles ont tout de même inhumé près de 1 500 cadavres en quelques semaines. On voyait arriver quotidiennement entre 125 et 150 cadavres au cimetière, que nous devions stériliser puis laver selon les rites islamiques. Nous lavions les corps, faisions la prière et les enterrions à la chaîne, parfois en continu, de 16h jusqu’à environs 10h du matin...
Des familles venues exhumer leurs défunts au cimetière de Wadi Al Salam démontent les tombes, creusent la terre et extraient les dépouilles, encore dans les sacs mortuaires, de leurs proches.

« Les familles se sont effondrées à la vue des dépouilles décomposées de leurs proches »

Ali Amiri, militant natif de Najaf, s’est déplacé le 12 septembre au cimetière afin d’apaiser les tensions avec les familles des morts du coronavirus enterrés à Wadi Al Salam. Il appelle dans sa vidéo les familles à "la patience "et à retarder le transport des dépouilles "car la chaleur extrême et les tensions en cours ne forment pas [un environnement] idéal ".
J’ai aidé à exhumer et transporter sept dépouilles de victimes du Covid-19 à Bagdad, qui étaient des membres de ma famille étendue. Lorsqu’on se déplace au cimetière, on doit se présenter avec le certificat de décès et signer une décharge. Les autorités en charge du cimetière ne donnent l’autorisation d’exhumation qu’aux membres directs des défunts : parents ou frères et sœurs. Ensuite, les tombes sont numérotées et datées, avec une mention de la province d’origine. Malgré cela, quelques corps ont été interchangés avec d’autres, les équipes de volontaires ont pu commettre des erreurs, cela arrive.
Cet homme est allé à Wadi Al Salam le 10 septembre. Il reproche au Hachd al-Chaâbi de ne pas avoir enveloppé son frère, décédé le 16 juin et enterré le 16 juin, dans un linceul, conformément aux mesures islamiques. "Sa dépouille fait partie de ceux qui ont été enterrés à 1 mètre seulement, ou encore enterrés face à la terre. Ce ne sont pas les promesses de la Division de l'Imam Ali (qui s'est chargée des inhumations)."
 
Beaucoup de familles ont eu beaucoup de mal à faire face aux dépouilles de leurs proches lors de l’exhumation : certaines personnes se sont effondrées à la vue macabre des cadavres encore en décomposition [l’embaumement étant interdit dans l’islam, les cadavres se décomposent très rapidement car ils sont enveloppés uniquement dans un linceul et enterrés directement dans la terre, NDLR] ainsi que l’odeur très forte qui s’en dégage.
C’est un choc significatif, certains se sont enfuis à cette vue. C’est pour cette raison que des acteurs associatifs et civils ont demandé aux familles d’attendre encore un an avant de procéder à l’exhumation, car les dépouilles se seront desséchées d’ici-là et il sera plus convenable de les transporter aux parcelles familiales.

Selon le Hachad al-Chaâbi, toutes les familles ayant exhumé leurs défunts on fini par retrouver leurs dépouilles. D’autres ont décidé de remettre l’opération à plus tard, comme leur a conseillé le gouverneur de la ville de Najaf.

Dans cette vidéo publiée le 10 septembre par la page Facebook du cimetière de Wadi Al Salam, les hommes que l'on voit dans la première vidéo (notamment le troisième homme en partant de la gauche) reconnaissent avoir "finalement retrouvé le corps de leur défunt père", remerciant les volontaires qui ont enterré les défunts.

Des médecins agressés en pleine pandémie de Coronavirus
L’Irak compte au 25 septembre près de 8 800 morts du coronavirus. Le président Irakien Barham Salih a demandé à l’ONU des aides "face aux violences montantes envers le corps médical dans le contexte de la pandémie ", dans une vidéo adressée à son Assemblée Générale le 23 septembre.

Article écrit par Fatma Ben Hamad.