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Deux vidéos montrant des hommes armés abattre plusieurs personnes au milieu des mangroves ont récemment été tournées dans le sud-ouest de la Colombie, puis diffusées sur les réseaux sociaux. Selon Indepaz, une organisation colombienne, il s’agit du 61e massacre commis dans le pays en 2020, un chiffre en hausse par rapport aux années précédentes, en dépit de l’accord de paix de 2016.

Les deux vidéos, longues de 14 et 17 secondes, ont été diffusées le 21 septembre. France 24 a décidé de n’en montrer qu’une capture d’écran. On y voit des hommes armés à bord d’une petite embarcation, au milieu des mangroves. Ils abattent ensuite plusieurs hommes, en leur tirant dessus à plusieurs reprises, après les avoir manifestement fait descendre de l’embarcation. Au moins trois victimes sont visibles dans les vidéos, où on entend notamment quelqu’un dire "filme, filme", ainsi que des rires, une fois les exécutions terminées.

Capture d’écran de la vidéo de 17 secondes, juste avant que cet homme ne commence à tirer.


Selon la presse locale et l’Institut d’études pour le développement et la paix (Indepaz), qui travaille notamment sur le conflit et les groupes armés, ce massacre a fait quatre victimes et s’est produit le 20 septembre, dans une zone située entre les municipalités de El Charco et Mosquera, dans le département de Nariño.
 

"Filmer ce genre d’actes permet de semer la terreur parmi la population"

Leonardo González Perafán travaille pour Indepaz, où il suit notamment les sujets liés au conflit armé et aux droits de l’homme.
 
On connaît l'identité des victimes. Selon un habitant d’El Charco, c'était des voleurs, qui vivaient dans le même quartier de cette municipalité, mais cela ne justifie en rien leur assassinat. [De son côté, la police locale a déclaré que le mobile du crime faisait "l’objet d’une enquête", NDLR.]

En revanche, on ne connaît pas l'identité des assassins. C’est une zone où se trouvent différents groupes armés : Autodefensas Gaitanistas de Colombia [groupe paramilitaire, également appelé Clan del Golfo, NDLR], Guerillas Unidas del Pacífico, dissidents des FARC [Forces armées révolutionnaires de Colombie, la principale guérilla du pays jusqu’à la signature de l’accord de paix en 2016, NDLR], ELN [Armée de libération nationale, la principale guérilla du pays actuellement, NDLR]... Donc il se pourrait qu'ils appartiennent à l 'un de ces groupes.

"Le fait de voir une telle vidéo, c’est quelque chose de relativement nouveau"

Le fait de voir une telle vidéo, c’est quelque chose de relativement nouveau. Ces derniers mois, j’avais déjà vu deux autres vidéos semblables, tournées dans les départements de Nariño et du Cauca, mais jamais auparavant. Cela dit, je pense que certains groupes se seraient filmés en 2000 s’il y avait eu autant de téléphones portables qu’aujourd’hui. [Cette année-là, plus de 200 massacres ont été commis en Colombie, selon l’organisation InSight Crime, NDLR.]

Le fait de tuer et de filmer ce genre d’actes permet de semer la terreur parmi la population ou encore d’envoyer des messages aux autres groupes armés, en montrant le genre de sévices qu’ils sont capables de commettre.

Dans cette zone, la culture de la coca a augmenté après l’accord de paix [Nariño est le département où il y a le plus d’hectares consacrés à cette culture, NDLR], il y a des activités illégales d’extraction d’or, du trafic de bois, et c’est une zone de transit de la cocaïne depuis le département de Putumayo jusqu’au port de Tumaco.


Déjà 61 massacres en 2020 en Colombie, selon Indepaz

Selon Indepaz, 61 massacres ont déjà été commis dans le pays en 2020, ayant fait 246 victimes (liste ici) : le département le plus touché est Antioquia, suivi de Nariño et du Cauca. L’organisation qualifie de "massacre" un "homicide intentionnel et simultané de plusieurs personnes (trois ou davantage) protégées par le droit international humanitaire et ne pouvant pas se défendre, [...] au même endroit". Elle ne considère donc pas les personnes tuées au combat.


Bien qu’Indepaz n’ait pas réalisé de décompte similaire les années précédentes, elle estime que le nombre de massacres a augmenté en 2020. C’est d’ailleurs ce que confirme l’ONU : à la mi-août, elle a indiqué qu'elle avait déjà documenté 33 massacres depuis le début de l'année 2020, et qu'elle en avait encore sept à documenter (au même moment, Indepaz avait déjà recensé 42 massacres). En comparaison, l’ONU avait comptabilisé 36 massacres sur toute l’année 2019, ce qui représentait déjà le "chiffre le plus haut depuis 2014".
 

"Depuis la signature de l’accord de paix, on constate une hausse des confrontations entre groupes armés, pour le contrôle des territoires"

Leonardo González Perafán avance quelques explications :
 
Selon nous, il faut remonter au début des années 2000 pour voir autant de massacres. La situation actuelle s’explique par le fait que les confrontations entre groupes armés sont en hausse, depuis la signature de l’accord de paix. C’est lié au fait que les FARC se sont retirées de nombreuses zones, qu’elles contrôlaient auparavant : d'autres groupes sont donc arrivés, qui se disputent le contrôle des territoires, comme dans le département de Nariño.

De plus, beaucoup de groupes armés sont actuellement dirigés par des jeunes qui n’ont pas la capacité d’exercer un leadership intellectuel et politique. Donc commettre des massacres leur permet de montrer qu’ils existent et d’acquérir une certaine reconnaissance, puisque tout le monde en parle ensuite.

Enfin, l’impunité est telle depuis des années que les auteurs des massacres peuvent penser qu’il ne leur arrivera rien. Cela s’explique en partie par la proximité qu’ils ont parfois avec les militaires, dont certains sont corrompus. D’ailleurs, ce sont les zones les plus militarisées où les massacres sont les plus nombreux.

Actuellement, parmi les victimes des massacres, il y a des jeunes, qui ne respectaient pas le confinement par exemple, des Vénézuéliens, parfois des voleurs...


À la mi-août, l’ONU a déclaré que les massacres de 2020 s’étaient produits dans des territoires minés par l'économie illégale et la pauvreté, où la présence de l'État est limitée, et que 80 % d’entre eux avaient eu lieu dans des départements où se trouvent des "enclaves de production illégale de coca".

De son côté, le gouvernement colombien estime que ces "homicides collectifs" - tels qu’il les qualifie - sont essentiellement liés "au développement des cultures illicites et au narcotrafic".


Article écrit par Chloé Lauvergnier.

 
Article écrit en collaboration avec
Chloé Lauvergnier

Chloé Lauvergnier , Journaliste francophone