La vidéo de vigiles d'un camp touristique repoussant des gnous qui s'apprêtaient à le traverser a provoqué une vive polémique au Kenya, depuis le 8 septembre. Certains y ont vu un exemple des débordements du business des safaris, qui parasiterait la vie des animaux. Mais nos Observateurs affirment que la situation était exceptionnelle, et expliquent qu'elle a été récupérée politiquement.

Les images sont impressionnantes. La vidéo montre des centaines de gnous agglutinés, traverser une rivière, arriver face au camp, d'où plusieurs personnes les repoussent, les forçant effectivement à faire demi-tour. On entend une femme s'exclamer, derrière la caméra, "c'est horrible", dans la vidéo tournée sur la rive opposée au campement safari de Mara Ngenche, au sein de la réserve nationale du Masai Mara, au sud-ouest du Kenya. Ce camp se situe le long de la route de migration annuelle des gnous.


Vidéo prise par un touriste, mi-août, dans la réserve nationale de Masai Mara.
 
La vidéo a en fait été tournée mi-aout, mais elle n'a commencé a faire du bruit que le 8 septembre, après que Najib Balala, secrétaire d'État au Tourisme et à la vie sauvage, a condamné l'action des vigiles sur Twitter. Selon lui, le campement devrait être fermé à la suite de cet incident. Il a proposé d'élaborer en parallèle un plan de protection des corridors de migration utilisés par les animaux sauvages au Kenya.

Najib Balala,  secrétaire d'Etat au Tourisme et à la vie sauvage, a partagé la vidéo en appelant au démantèlement du camp. 
 
La réserve nationale du Masai Mara, située à la frontière avec la Tanzanie, s'étend sur 1 500 kilomètres carrés de savane. C'est une destination prisée du tourisme international. Elle est connue pour sa "grande migration" un phénomène biannuel durant lequel près de 2 millions de zèbres, gnous, gazelles et d'autres animaux migrent entre le parc national Serengeti en Tanzanie et la réserve Masai Mara. La migration vers Massai Mara dépend des précipitations, mais se déroule en général entre juin et septembre, et implique une traversée de la rivière Mara.
 
 "Le point auquel les gnous décident de traverser la rivière change chaque année"

Jane Wanjurai est coordinatrice de Masai Mara Travel, un tour opérateur qui propose des visites de la réserve.
 
Cette migration se passe une fois par an, les animaux font appel à leurs instincts primaires, ils suivent les précipitations, afin de trouver de l'herbe fraiche à paître.

Le point auquel les gnous décident de traverser la rivière change chaque année, et il y a plein de lieux de traversée le long de la rivière, à différents moments de la période de migration. Le fait que les gnous traversent juste en face du campement, ça s'est juste passé comme ça. Ce complexe de Mara Ngenche est là depuis dix ans, et il ne semble pas qu'il y ait eu d'incidents majeurs impliquant une traversée des gnous par le passé.

Nombre d'internautes se sont émus de la vidéo. Le camp de Nara Ngenche a reçu un coup de téléphone du secrétariat d'État, lui ordonnant de se démanteler, selon Nagib Popat, directeur exécutif de Atua Enkop Afrca, la société qui gère le campement. Dans un communiqué, il a souligné que le lieu où se trouve le campement n'était "pas un lieu de traversée traditionnel ", et que le jour de la traversée, le campement était "plein de clients, dont de jeunes enfants". "Notre équipe a réagi afin de sauver des vies humaines et de protéger les vies animales", a-t-il également assuré.

"C'est surtout 'la faute à pas de chance'"

Charles (pseudonyme) a travaillé pendant plus de 15 ans dans l'industrie du tourisme dans la région. Il a notamment participé à la construction de camps et travaillé avec des groupes spécialisés dans la conservation des espèces.
 
Les premières réactions, quand la vidéo a commencé à circuler dans les cercles de l'industrie touristique, étaient de se demander ce que ce campement faisait là, sur la route des gnous. Mais en fait ici, même les locaux connaissent très mal le sujet de la migration. Ce n'est que cette année, avec le manque de touristes internationaux, qu'il y a vraiment eu des locaux qui ont visité Mara.

C'est surtout 'la faute à pas de chance' que les gnous aient traversé là. Il y a au moins 15 camps tout le long de la rivière Mara, certains construits il y a 20 ans, et tous ont été approuvés par les autorités gouvernementales et les agences environnementales.

Les gnous ont traversé en venant d'une zone située à plusieurs centaines de mètres du camp, comme ils le font depuis dix ans. Mais ce qui s'est passé cependant, c'est qu'au moment de leur traversée, le son des moteurs, les touristes commentant aux alentours, cet environnement ça a dû faire peur aux gnous. Ils sont très sensibles et nerveux, et ils sont immédiatement repartis d'où ils venaient, en panique.

Cette année, de très nombreux gnous sont venus au Kenya. Le pays a connu de très fortes pluies en 2019 et 2020. Donc dès juillet, la réserve Mara était pleine de gnous, comme il y a quelques années.
 

"Mara est utilisée à des fins politiques, au détriments des animaux"


Bien que l'incident relève du hasard, certains politiciens kényans n'ont pas hésité à tenter de le récupérer, affirme notre Observateur.
 
La plupart des camps à l'extérieur et dans Mara appartiennent à des investisseurs internationaux, en lien avec soit des politiciens locaux, des chefs locaux ou des propriétaires locaux. La plupart de ces gros camps payent d'importants loyers, taxes, salaires aux communautés locales et au gouvernement kényan.

Tout est une question d'argent. Mara ramène des millions de shillings, mais contrairement à d'autres réserves, elle n'est pas gérée par le gouvernement national. Donc toutes les occasions, pollution, surpopulation de véhicules, incidents avec des animaux… sont bonnes pour tenter de changer la situation actuelle.

Article écrit par Sophie Stuber