Observateurs

Plus de 150 travailleurs du secteur de la santé sont décédés du Covid-19 au Venezuela depuis la mi-juin, d’après une ONG locale. Les médecins dénoncent le manque d’équipements de protection individuelle et de produits désinfectants, indispensables pour se protéger face au virus, alors que la situation dans les hôpitaux et les cliniques était déjà critique avant la pandémie.

Selon l’ONG Médicos Unidos Venezuela ("Médecins Unis Venezuela"), 163 travailleurs du secteur de la santé sont décédés du Covid-19 depuis le 16 juin. Cette ONG ne comptabilise pas uniquement ceux ayant été testés positifs : elle se base également sur des observations cliniques, épidémiologiques et radiologiques pour affirmer que certains travailleurs ont perdu la vie en raison du nouveau coronavirus.

D’après elle, beaucoup de ces décès ne sont donc pas inclus dans les bilans publiés par le ministère de la Santé, qui recense uniquement les personnes ayant été testées positives, et selon lequel le bilan total est de 485 morts dans le pays.

Applaudissements à la sortie d’un hôpital de l’État de Bolivar, au moment où est emmené le cercueil d’une infirmière décédée. "Une autre victime du Covid-19 qui n’entre probablement pas dans les statistiques des porte-parole", indique l’ONG Médicos Unidos Venezuela.

"On 'survit' grâce au peu d'aide humanitaire qui entre dans le pays"

Andrés Barreto Ruiz est épidémiologiste et membre de Médicos Unidos Venezuela.
 
Les décès des travailleurs de la santé sont liés à leurs conditions de travail, car ils manquent de tout : masques N95, masques chirurgicaux classiques, écrans faciaux, blouses, lunettes de protection, gants… Ils peuvent être amenés à utiliser le même masque ou la même blouse durant une semaine, voire davantage. De plus, il n’y a pas assez de solutions hydroalcooliques, et la majorité des hôpitaux n’ont pas d’eau potable 24 h/24, de savon, ou encore d’équipements d’imagerie médicale [bien que ces problèmes ne soient pas nouveaux, NDLR].


Applaudissements pour saluer, cette fois, une docteure ayant récupéré du Covid-19, à Caracas.

Une docteure qui récupère du Covid-19, dans l’État d'Anzoátegui.
 
 
En outre, au début de la pandémie, les autorités ont menti concernant le nombre de cas dans le pays. Par exemple, des directeurs d’hôpitaux ont tenté de cacher des cas, en signant des certificats de décès contenant de fausses informations quant au motif de décès des patients. Sans compter qu’il y avait alors peu de tests. Du coup, certains travailleurs de la santé n’ont pas forcément été assez vigilants par rapport aux mesures de protection au début, croyant que la situation était sous contrôle.

Mais ils ont ensuite pris conscience de leur vulnérabilité, avec la hausse du nombre de décès. Ils ont d’ailleurs commencé à protester publiquement contre le manque de protection, dans certains établissements de santé.


Des travailleurs d’un hôpital de l’État de Portuguesa protestent contre le manque de protection.

Protestation pour les mêmes raisons, dans un hôpital de l’État de Nueva Esparta.
 
 
Autre problème : à un moment donné, [le président vénézuélien] Nicolás Maduro a ordonné d’hospitaliser tous les patients testés positifs au Covid-19, même les asymptomatiques [en juillet, NDLR], ce qui a épuisé rapidement les rares ressources consacrées à la lutte contre la pandémie.

Actuellement, je pense qu’on "survit" grâce au peu d’aide humanitaire qui entre dans le pays, à travers l’Organisation panaméricaine de la santé et la Croix-Rouge. Mais les besoins sont tels que cette aide reste largement insuffisante. De plus, des médecins cubains sont arrivés pour nous aider [à partir d’août, NDLR], et la société civile s’est organisée pour tenter d’aider les hôpitaux.


À la mi-juillet, l’ONG Médicos Unidos Venezuela et d’autres associations ont ainsi lancé une campagne intitulée "Protégez-les contre le Covid-19". L’objectif : récolter des fonds pour acheter des équipements de protection individuelle et des produits désinfectants, pour le personnel de santé "le moins protégé".

Des équipements de protection remis à des travailleurs d’un hôpital de Caracas, grâce à la campagne "Protégez-les contre le Covid-19".


Douze travailleurs de la santé arrêtés pour avoir dénoncé leurs conditions de travail

Le 18 août, Amnesty International a publié un communiqué dénonçant le fait que les autorités vénézuéliennes avaient demandé à la population d’applaudir les travailleurs de la santé, mais qu’elles ne faisaient "pas le nécessaire" pour les protéger. Elle souligne aussi que 12 d’entre eux ont même été arrêtés depuis le début de la pandémie, pour avoir dénoncé ouvertement leurs conditions de travail.

Applaudissements à la sortie d’un hôpital de l’État de Trujillo, au moment où le corps d’un autre travailleur de la santé est emporté, sous une bâche.


Des conditions de travail déjà "inacceptables" avant la pandémie

La situation du personnel de santé est d’autant plus délicate que leurs conditions de travail étaient déjà extrêmement précaires avant la pandémie, comme le rappelle Virgilio Vasquez, un autre épidémiologiste de Médicos Unidos Venezuela, interrogé par notre rédaction :
 
Les conditions de travail sont inacceptables. Concernant le salaire, un médecin en fin de carrière gagne 20 dollars par mois au maximum, ce qui ne permet même pas d’acheter assez à manger. De plus, en raison du manque de transports publics, beaucoup vont au travail à pied ou sont conduits par quelqu’un ayant un véhicule. Mais avec la pandémie, les gens ont peur de transporter des passagers. Et ceux qui ont leur propre véhicule sont contraints de faire la queue, pendant plusieurs jours parfois, pour faire le plein. En outre, le manque de matériel et de médicaments est chronique.


>> LIRE SUR LES OBSERVATEURS :
- Pénurie d’essence historique au Venezuela : "Il faut faire jusqu’à trois jours de queue pour obtenir 20 litres"
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Dans son communiqué, Amnesty International indique que le personnel de santé gagne entre 4 et 18 dollars par mois. Elle reprend également les chiffres de Monitor Salud, une organisation de la société civile, selon lesquels 68 % de 296 professionnels de santé interrogés à Caracas entre mars et juin arrivaient au travail l’estomac vide avant de prendre leur poste. Cette situation explique en partie pourquoi environ 50 % médecins du pays sont partis à l’étranger au cours des dernières années, selon la Fédération des médecins vénézuéliens.


Article écrit par Chloé Lauvergnier.

 
Article écrit en collaboration avec
Chloé Lauvergnier

Chloé Lauvergnier , Journaliste francophone