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Un homme est décédé le 9 septembre en Colombie, après avoir été immobilisé au sol par des policiers, qui lui ont administré de longues décharges électriques. Diffusée sur les réseaux sociaux, la vidéo de la scène a choqué dans le pays. Dans la foulée, des protestations ont éclaté pour dénoncer les violences policières, au cours desquelles au moins dix personnes ont été tuées.

Dans cette vidéo, tournée dans le district d’Engativa, dans l’ouest de Bogota, on voit deux policiers qui s’acharnent sur un homme plaqué au sol, en lui administrant des décharges électriques, avec un Taser. L’homme, Javier Ordoñez, crie à plusieurs reprises : "S’il-vous-plaît, assez ! Arrêtez !"

ATTENTION, CERTAINES VIDÉOS PEUVENT CHOQUER DANS CET ARTICLE.

Vidéo tournée dans le district d’Engativa (Bogota), dans la nuit au 8 au 9 septembre. À partir de 0’41, la personne qui filme crie : "Il vous dit ’s’il-vous plaît’ ! Nous sommes en train de vous filmer ! Laissez-le tranquille !"


Selon ses proches, Javier Ordoñez buvait avec des amis ce soir-là, et ils étaient sortis pour racheter de l’alcool. Deux policiers leur auraient alors demandé leurs papiers, et auraient dit à Javier Ordoñez qu’il n’allait pas s’en sortir. Ce dernier aurait répliqué, avant d’être plaqué au sol. De son côté, le chef de la police de Bogotá a indiqué que Javier Ordoñez avait essayé de "frapper" les deux agents, et que ces derniers avaient utilisé une "arme non létale".

Javier Ordoñez a ensuite été transporté à un poste de police, où il a présenté des "complications médicales" selon les forces de l’ordre. Puis il a été amené à l’hôpital, où il est décédé. D’après les premiers résultats de l’enquête de la médecine légale, révélés par des médias locaux, sept agents auraient frappé Javier Ordoñez au poste de police. Il serait mort après avoir reçu un coup violent à la tête et présenterait neuf fractures crâniennes au total.

Le ministre de la Défense a déclaré que les deux policiers faisaient "l'objet d'une enquête disciplinaire et pénale".


Au moins dix morts dans des protestations contre les violences policières

Après la diffusion de la vidéo le 9 septembre, des protestations ont éclaté pour dénoncer les violences policières. Dans un premier temps, des centaines de personnes se sont ainsi rassemblées devant le poste de police où Javier Ordoñez avait été amené. Elles l’ont aspergé avec de la peinture rouge et ont lancé des pierres. La police a alors utilisé des grenades assourdissantes et du gaz lacrymogène.

Des protestataires s’en prennent au poste de police où Javier Ordoñez avait été amené, dans le district d’Engativa (Bogota), le 9 septembre (géolocalisation ici).
 

Puis les protestations se sont étendues à d'autres quartiers de Bogota, à Soacha (une municipalité voisine) et d’autres villes du pays. Plusieurs dizaines de postes de police, de voitures et de bus ont été vandalisés ou incendiés.

Un poste de police vandalisé, dans le district Antonio Nariño (sud de Bogota, géolocalisation ici),  le 9 septembre.
 

Les forces de l’ordre ont alors réagi de façon violente, en tirant sur certains manifestants. Résultat : selon les autorités, au moins dix personnes ont été tuées, dont sept à Bogota et trois à Soacha, la plupart par balle, et au moins 175 personnes ont été blessées, dans la nuit au 9 au 10 septembre. De son côté, le média d’investigation Cuestión Pública a recensé douze morts. Plus d’une centaine de policiers ont également été blessés, selon Claudia López, la maire de Bogota.

Dans cette vidéo, tournée le 9 septembre dans le district de Suba (nord-ouest de Bogota), on entend de nombreux tirs et quelqu’un crier : "La police tire sur les gens !" Des gens courent dans tous les sens, et on voit un corps en sang, à partir de 0’30. Des policiers en moto sont également visibles.

Dans cette vidéo, tournée le 9 septembre dans le district Antonio Nariño (sud de Bogota, géolocalisation ici), des policiers intimident un homme, avant de briser une bouteille de verre devant lui.

 

"Un policier a frappé avec un bâton et menacé tous ceux qui avaient leur téléphone à la main"

Lorena (pseudonyme) vit dans le quartier du Parkway, dans le district de Teusaquillo, dans le centre de Bogota. Dans la soirée du 9 septembre, elle s’est retrouvé au cœur d’une manifestation dans son quartier, où elle a été frappée par un policier.
 
Je n’avais pas prévu de manifester, mais j’ai dû passer à l’endroit où se trouvaient les protestataires, vers 20h40, donc je me suis retrouvée parmi eux. C’était assez tranquille, mais des policiers sont ensuite arrivés avec des camionnettes et des motos.

Au début, ils faisaient des va-et-vient, puis ils ont commencé à jeter des pierres en direction des manifestants et à les renverser avec leurs motos. Certains ont alors répliqué avec des pierres, mais moi, j’étais au milieu d’un groupe de gens qui ne faisaient absolument rien et qui avaient les mains en l’air, ce qui n’a pas empêché les policiers de les agresser.

J’ai commencé à filmer, mais un policier s’est mis à frapper avec un bâton et à menacer tous ceux qui avaient leur téléphone à la main [Il est pourtant légal de filmer les procédures policières en Colombie, NDLR]. Il avait sa veste retournée, pour cacher son numéro d’identification. Quand il s’est rendu compte que je filmais, il a couru vers moi : j’ai cru qu’il allait me tuer. Il m’a alors frappée très fort au niveau de la main : la douleur a été très forte et mon téléphone a été cassé. Des gens ont alors tenté de me protéger, puis un voisin m’a raccompagnée chez moi. Le lendemain, j’ai passé ma journée à l’hôpital.


Capture d’écran d’une vidéo tournée le 9 septembre, dans le quartier du Parkway (Bogota), montrant la main de Lorena (pseudonyme) juste après qu’elle a été frappée par un policier.

Deux vidéos montrent le policier mentionné par Lorena (pseudonyme), avec son bâton et sa veste retournée, en train de menacer et d’agresser d’autres personnes (voir ci-dessous).

Vidéo tournée le 9 septembre, dans le quartier du Parkway (Bogota, géolocalisation ici). Des gens ont les mains en l’air, et le policier frappe l’auteur(e) de la vidéo à 0’29.

Vidéo tournée le 9 septembre, dans le quartier du Parkway (Bogota, géolocalisation ici) : le policier frappe l’auteur de cette autre vidéo à 0’42.

Le lendemain, dans la nuit au 10 au 11 septembre, les protestations ont continué, mais de façon moins massive. Au moins une femme est décédée, renversée par un bus qui avait été volé. Des dizaines de véhicules ont encore été brûlés ou incendiés.
 

"Les gens protestent contre les violences policières, mais les autorités réagissent avec la violence"

Sebastian Lanz est codirecteur exécutif de l’ONG Temblores, qui documente les abus des forces de l’ordre depuis plusieurs années.
 
Concernant le cas de Javier Ordoñez, même si la police dit avoir utilisé une arme "non létale", ce type d’arme peut tuer. Nous constatons d’ailleurs qu’elle utilise des armes dites "non létales" de façon disproportionnée pour s’en prendre aux personnes.

On peut expliquer l’ampleur des protestations actuelles en raison du caractère choquant de la vidéo de Javier Ordoñez, car c’est un peu la goutte d’eau qui fait déborder le vase, puisqu’il y avait déjà des revendications contre les violences policières depuis fin 2019. [En novembre 2019, lors de manifestations anti-gouvernementales sans précédents, des policiers avaient tué un jeune manifestant de 18 ans, Dilan Cruz, qui était ensuite devenu un symbole de la répression policière, NDLR.]

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Photos prises le 9 septembre : ces manifestants réclament justice pour Javier Ordoñez, Dilan Cruz et Georges Floyd (l’Afro-Américain tué lors de son interpellation par la police aux États-Unis, le 25 mai).

 
Là, ce qui est frappant, c’est que la mort de Javier Ordoñez est liée à des violences policières, donc les gens sont sortis pour protester contre cela, mais les autorités réagissent avec la violence. Le fait d’avoir autant de morts en une seule nuit [entre le 9 et le 10 septembre, NDLR], en raison de violences policières, c’est une première depuis les accords de paix de 2016, et ce sont des pratiques dignes d’une dictature. Cette nuit-là, nous avons constaté que les policiers utilisaient leurs armes à feu de façon indiscriminée, de même que des bâtons, et qu’ils cachaient parfois leurs numéros d’identification. Manifestement, ce sont des pratiques délibérées de la police, et non des cas isolés. Du coup, on se dit que toute personne qui souhaite manifester peut potentiellement être tuée.

D’après nous, cette augmentation de la violence policière est notamment liée à l’entrée en vigueur du nouveau code national de la police en 2017 : il permet, entre autres, de conduire au poste les manifestants pour les "protéger", sauf que ce prétexte est utilisée de façon totalement indiscriminée pour arrêter les gens. Sans compter que le gouvernement d’Ivan Duque [élu en août 2018, NDLR] a tendance à stigmatiser les protestations sociales.


Le président Ivan Duque a toutefois déploré "les abus [...] commis par des membres de la force publique" et demandé que des "sanctions appropriées soient adoptées". De son côté, la maire de Bogota a notamment appelé à "une restructuration profonde et sérieuse au sein des forces de police".

 
Article écrit en collaboration avec
Chloé Lauvergnier

Chloé Lauvergnier , Journaliste francophone